Tuer le messager ne tuera pas le message.

Afghan voices

« Ces viols et ces vidéos, c’est une manière de nous faire taire »

Militante pour les droits des femmes et invitée régulière des radios afghanes, M. a été arrêtée à Kaboul en 2025 au prétexte d’un hijab mal ajusté. Durant sa détention par la police des mœurs des talibans, elle a été violée et, après sa libération, ses geôliers ont menacé de diffuser les images des sévices qu’elle a endurés pour la réduire au silence. Elle qui a porté la voix de l’émancipation des femmes – l’un des sujets les plus sensibles et les plus tus en Afghanistan – a dû fuir son pays. Depuis son exil, elle brise le silence et raconte son histoire auprès de Forbidden Stories, tout en protégeant sa famille en requérant l’anonymat.

Témoignage recueilli par Eloïse Layan

13 avril 2026

Illustrations par Mélody Da Fonseca

 

Ce jour-là, j’avais décidé d’aller acheter de nouvelles chaussures. C’était l’une de mes rares sorties à Kaboul, où je vivais recluse depuis que j’avais dû fuir ma province. Je ne sortais quasiment pas, sauf pour acheter du pain, ou quelques vivres. J’avais loué une petite chambre, j’y passais mes journées, seule, à lire un livre chaque jour. 

J’ai 33 ans. Avant la chute de la République (le retour des Talibans au pouvoir le 15 août 2021 NDLR), ma vie était riche, j’étais épanouie. Je travaillais avec des organisations internationales, j’œuvrais pour le développement des communautés locales, pour les femmes. J’avais des responsabilités, je participais aussi à des émissions de radio. Avec mon salaire, je pouvais soutenir toute ma famille et même financer les études de mes frères et sœurs. Je rêvais d’un futur lumineux, d’un gouvernement progressiste. 

L’Afghanistan est devenu une prison pour les femmes, nous ne sommes plus considérées que comme des organes reproductifs. Chaque jour, nous avons dû supporter de nouvelles lois, leurs lois. J’ai dû revêtir leurs habits. J’ai dû accepter de travailler accompagnée d’un mahram (un chaperon, généralement un homme de la famille, NDLR), sans quoi je ne pouvais plus me déplacer. Et puis un jour, ils ont interdit aux femmes de travailler dans mon organisation, je me suis retrouvée sans travail. À la même période, j’ai commencé à recevoir des menaces par téléphone. Cet homme, un taliban je pense, n’arrêtait pas de m’appeler et me demander : « où es-tu, pour qui travailles-tu? ». Plusieurs de mes amies avaient été détenues, j’avais aussi été moi-même témoin d’une arrestation. Je me sentais ciblée, traquée. Alors j’ai fui ma région, persuadée que l’anonymat d’une grande ville comme Kaboul me protégerait.

Pour m’acheter ces chaussures, j’avais décidé de me rendre dans l’un des plus grands centres commerciaux de la ville. Pour sortir j’avais pris le soin de me couvrir d’un long hijab noir, et d’un masque chirurgical. Seul un tout petit bout de mes cheveux dépassait. 

Est-ce pour cela qu’ils m’ont arrêtée ? J’étais en train de contempler les boutiques, mes bras chargés de deux sacs, lorsque j’ai vu trois hommes en blouse blanche. Je les ai tout de suite reconnus, à leurs uniformes. Des agents de l’Amr Bil Ma’ruf, la police des mœurs, notre hantise. Ils font appliquer les lois du Ministère de la Prévention des Vices et Promotion de la Vertue (MPVPV).

« Stop ! » Je n’ai même pas eu le temps de faire demi-tour. Deux femmes couvertes de la tête aux pieds leurs yeux seulement visibles , m’ont saisi les bras et emmenée vers leur voiture. Tout le monde me regardait. Des femmes, des filles couraient dans tous les sens, se ruaient dans les boutiques du centre commercial et dans les rues adjacentes pour leur échapper. Mon corps tremblait, le souffle me manquait et mon cœur battait si fort que je ne pouvais plus rien dire, j’étais terrifiée. 

À la station de police, j’ai été emmenée dans une petite pièce. Un homme imposant est entré, a dit mon nom, et a commencé à m’insulter : « Vous, les femmes Hazaras sans honneur, avec vos petits nez, et vos yeux en amande ». Nous, la minorité Hazara, subissons de nombreuses discriminations, notamment de la part des talibans, principalement des pachtounes. Plus que mon soi-disant « mauvais port du hijab » – qui était conforme à leur loi – ils en avaient après mon combat pour le droit des femmes. Le policier m’a accusé d’avoir travaillé pour des organisations internationales et d’être une « mercenaire du temps de la république ». La première nuit dans cette cellule, je l’ai passé dans un état de terreur. Je pensais à ma famille. Comment allaient-ils apprendre la nouvelle ? Comment allaient-ils réagir ?

La pièce était plongée dans une quasi-obscurité. La deuxième nuit, je ne sais pas exactement à quelle heure, j’ai vu un coin de ma cellule s’éclairer. Sûrement la lumière du couloir, me suis-je dit. Un taliban est entré. Il s’est approché de moi. Je reculais. Je tremblais. J’ai resisté. Avec son bâton, il m’a frappé au niveau de la tête, il a attrapé mon visage avec ses mains, il m’a jeté sur le matelas. Il m’a violée. Et j’ai juste pleuré. Ça a été la première fois. Il y en aura deux autres. Lors de la deuxième et troisième fois, ils ont pris des photos et des vidéos avec leurs téléphones, alors que j’étais nue. Plus rien n’avait de sens, plus rien ne m’importait. 

Je suis restée neuf jours en détention. J’ai subi de nombreux interrogatoires. Ils me demandaient encore et encore : « Pour qui as-tu travaillé ? Quelle propagande as-tu diffusé ? » Le tout en m’insultant : « Tu es une prostituée de la République ».  J’ai parlé sur des radios, le hijab n’était qu’un prétexte. Ils en avaient après mes activités, mon combat pour le droit des femmes en Afghanistan. C’est pour ça que j’ai été arrêtée. Le neuvième jour, un garde m’a dit : « tu es libre ». Ma sœur est venue me chercher, accompagnée de mon frère, qui a refusé de m’adresser la parole et même de me regarder. Ils ont dû payer une caution pour ma sortie. Mais avant de me libérer, ils nous ont averti : si nous faisions la moindre erreur, si je parlais de ce qui s’était passé ici au poste de police, toute ma famille serait en danger.

Je ne savais pas ce qu’ils allaient faire des images. Quelques mois plus tard, un homme, surnommé Qari A* (du nom de ceux qui suivent le livre du Coran, NDLR) m’a contacté. Il m’a envoyé sur WhatsApp les photos et vidéos qu’ils avaient prises, alors que j’étais nue. « Si tu ne te maries pas avec moi, je vais publier les vidéos sur Youtube et Facebook ». Il n’arrêtait pas de m’appeler. Je ne répondais pas. J’avais très peur. C’est une manière de nous faire taire lorsque nous sortons de prison. Pendant cette semaine en détention, je n’ai pas vu les autres détenues. J’ai seulement entendu leurs voix, leurs cris.

Après ma libération, encore une fois, j’ai dû fuir. J’ai quitté mon pays, ses montagnes et ses vallées, ainsi que les gens que j’aimais. Je vis aujourd’hui au Pakistan, dans une toute petite chambre que je loue. Je ne parle presque plus à personne, je vis dans un état d’anxiété permanent. Je ne sors plus, car la police pakistanaise arrête et déporte les Afghans. Pour moi, cela équivaudrait à la peine de mort. Ma famille a coupé ses liens avec moi, ils ne me parlent plus, sauf ma sœur. Ils sont très croyants, surtout mon père. Ma sœur m’a dit qu’il aurait « préféré que je ne sois plus de ce monde ». Ses mots ont eu un impact terrible sur moi. Pour lui, je l’ai déshonoré, j’ai ruiné sa réputation d’homme religieux. Il faut garder en tête le contexte régional. Ma famille est chiite, les talibans sont sunnites. Derrière cette rivalité, il n’y a pas de disgrâce plus forte que de voir sa fille arrêtée et violée par des talibans. Ils se servent de nous.

Je ne sais pas si ma famille a reçu la vidéo, mais je sais que ce n’est pas ma faute, pas notre faute à nous les femmes. Cette conviction m’aide à tenir. Tout ce qui arrive aux femmes prend racine dans les structures de cette société profondément religieuse et misogyne. Et c’est injuste. Voilà ce que m’ont enseigné mes années passées à travailler pour les droits humains, pour les droits des femmes, et pour des organisations internationales. Je vis désormais sur mes économies, avec le seul espoir de rejoindre un pays sûr, où je pourrais vivre de manière digne. J’ai fait des demandes auprès de plusieurs ambassades. Pour l’instant, je n’ai pas eu de réponse.

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