Tuer le messager ne tuera pas le message.

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« Je vais t’arracher la tête ». Au Pérou, les Guardianes de la Trocha contrôlent les mines d’or illégales et font régner la terreur dans La Pampa

Au Pérou, la ruée vers l’or saccage la forêt amazonienne. Dans le département de Madre de Dios, le gang des Guardianes de la Trocha a fait main basse sur La Pampa, une zone aurifère longeant la réserve nationale de Tambopata, l’une des régions les plus riches en biodiversité du continent. Forbidden Stories et son partenaire Mongabay Latam révèlent comment cette organisation criminelle font régner la terreur, en menaçant les journalistes et en réduisant toute opposition au silence, bien aidés par la corruption rampante dans le pays.

Parcelle agricole envahie par des orpailleurs illégaux. Crédit : Max Cabello Orcasitas / Mongabay Latam

Nos révélations :
  • Malgré la loi du silence imposée par les Guardianes de la Trocha, des victimes expliquent comment le gang a pris le contrôle des mines d’or et fait régner la terreur dans le département de Madre de Dios.  
  • Confrontées à une corruption endémique, les autorités péruviennes peinent à réagir. Les opérations de lutte contre l’orpaillage illégal ne donnent que rarement lieu à des arrestations et la déforestation a augmenté de 425 % depuis 2011.
  • Près de la moitié de l’or exporté par le Pérou est d’origine inconnue. Les experts estiment que l’or illégal a généré en 2024 six fois plus de revenus que le trafic de drogues dans le pays.

Par Emmanuel Colombié avec Mongabay Latam

03 février 2026

La forêt luxuriante n’est plus qu’un paysage de désolation. Depuis quinze ans, les orpailleurs illégaux ont posé leurs campements dans La Pampa, au Sud-Est du Pérou, dans le département de Madre de Dios.

Autrefois recouverts de jungles tropicales, les abords de la route interocéanique se sont transformés en un véritable enfer. Chaque jour des hommes lacèrent le sol et souillent les cours d’eau. « Les oiseaux sont partis depuis longtemps” », regrette Diego Torres* (le nom a été modifié pour des raisons de sécurité, NDLR), un agriculteur aux premières loges de la fièvre de l’or qui s’est emparé de sa région. Depuis deux ans, sa propre parcelle est désormais couverte d’une boue orangée, jonchée de bidons d’essence, de détritus de bois, de métal et de tâches huileuses dans lesquelles se vautrent ses chiens. Ça et là, d’immenses tuyaux abandonnés par les mineurs gisent entre les palmiers agonisants.   

Tuyeaux abandonnés par les mineurs sur une parcelle agricole. Crédit : Max Cabello Orcasitas / Mongabay Latam

Sur son terrain, on entend d‘abord le bruit des dragues et des machines d’extraction d’or. Puis, en se dissimulant derrière les feuilles d’un palmier mort, on peut voir les pilleurs à l’œuvre. Près d’une rampe de lavage, destinée à piéger les particules d’or sur un tapis, plusieurs hommes montent la garde sur sa propre parcelle

Dès leur arrivée, Diego Torres affirme les avoir dénoncés au Parquet en charge de l’Environnement (FEMA). La police lui rend visite en mars 2024 mais ce jour-là, les mineurs n’étaient pas présents, visiblement alertés à l’avance. Quelques jours plus tard, ils reprenaient leur travail en toute impunité, sous la protection d’hommes armés, le tout à moins d’un kilomètre d’une base militaire en activité.

Déterminé à défendre son territoire, l’agriculteur a déjà interpellé directement les mineurs illégaux sur sa propriété, dont il dit ne pas avoir peur. Pourtant, ce n’est qu’à demi-mot qu’il accepte de mentionner les Guardianes de la Trocha, la bande criminelle qui contrôle les activités d’extraction d’or dans La Pampa. « Via des intermédiaires, on m’a demandé de ne pas m’opposer aux mineurs, de ne rien dire ou de partir car sinon, ils pouvaient m’éliminer (…) Mais où puis-je partir ? Je n’ai pas d’autre endroit où aller », confie-t-il.

Des palmiers morts dans La Pampa. Crédit: Max Cabello Orcasitas / Mongabay Latam

Garder le silence ou être menacé de mort, le journaliste indépendant Manuel Calloquispe est confronté au même dilemme. Depuis plus d’une décennie, il est l’un des seuls reporters locaux à documenter et dénoncer les activités des orpailleurs illégaux dans la région. Il le paie au prix fort: il a été passé à tabac, son matériel a été volé et il ne compte plus les menaces et les intimidations, jusque devant son domicile. En 2022, sa famille a dû quitter Puerto Maldonado, la capitale du département de Madre de Dios. Face aux menaces croissantes, en janvier 2025, Manuel Calloquispe décide de rejoindre le SafeBox Network de Forbidden Stories pour protéger des documents sensibles, fruit de ses années d’enquêtes. 

En ce début d’année 2025, Manuel Calloquispe enquêtait sur Edison Fernández Pérez, alias Chili, l’un des deux leaders du gang. Dans une enquête, publiée sur le site Inforegión, le journaliste révélait la saisie de nombreuses armes et levait le voile sur les luttes intestines rongeant les Guardianes de la Trocha.

Crédit : Inforegion.pe / Capture d’écran Forbidden Stories

Le 28 août 2025, quelques jours avant de publier cet article, il reçoit un appel glaçant. Au bout du fil, le journaliste reconnaît Alver Carranza Fernández, le lieutenant de Chili. Il lui adresse un avertissement sans ambiguïté : « Je vais t’arracher la tête (…) Qui parlera quand tu ne seras plus là ? On va tuer ton fils, ton frère. Tu es déjà identifié, on sait où tu es, on sait où est ta famille ». Secoué par cet appel, il reconnaît avoir dû cesser ses publications et quitte la ville pour se cacher, pour la quatrième fois depuis 2011. En octobre 2025, avec son accord, Forbidden Stories en partenariat avec le média Mongabay Latam décident  se rendent dans le département de Madre de Dios pour poursuivre son travail.

Manuel Calloquispe documente et dénonce sans relâche les activités de ce gang qui fait régner la terreur sur La Pampa depuis près de 15 ans. Madre de Dios est le département le moins peuplé du pays mais il est en revanche gorgé d’or. L’Institut Géologique, Minier et Métallurgique du Pérou estime qu’il représente aujourd’hui 11% de la production péruvienne.

Principale zone d’extraction artisanale du Pérou, l’orpaillage illégal y est largement répandu et, selon le Centre d’innovation scientifique amazonienne (CINCIA), a même explosé depuis l’ouverture de la route interocéanique en 2011. Le CINCIA précise que la déforestation est directement liée à l’orpaillage et a augmenté de 425 % depuis le désenclavement permis par cette nouvelle route.

La forêt tropicale, victime de la ruée vers l’or

Forêts primaires, exploitations forestières ou agricoles, propriétés privées: dans la région, rien ne résiste à la ruée vers l’or et ses immenses dégâts. Selon le Monitoring of the Andes Amazon Program (MAAP), à la mi-2025, 97,5 % des 139 169 hectares de forêts détruits par l’orpaillage illégal au Pérou l’ont été dans le département de Madre de Dios.

La Pampa se trouve dans la province de Tambopata, abritant une réserve naturelle nationale prisée des touristes et dotée d’une biodiversité parmi les plus riches d’Amérique latine.

Depuis 2011, l’organisation criminelle des Guardianes de la Trocha a mis La Pampa sous coupe réglée et y contrôle la majorité de la production illégale d’or. Au départ, le gang était constitué d’une poignée d’hommes assurant la sécurité des mines artisanales. Leur pouvoir s’est consolidé à mesure que s’étendait l’activité des deux côtés de la route interocéanique, jusqu’à faire régner leur propre loi.

« À partir de 2013 les Guardianes de la Trocha mettaient en place des péages, géraient la sécurité des mines et commençaient à tuer. En 2015 il y a eu une deuxième vague de violences: plus personne ne pouvait entrer dans La Pampa sans leur autorisation », se remémore Rodrigo*, un habitant de la Pampa dont nous avons aussi modifié le nom par mesure de précaution. Un de ses proches a été assassiné par les Guardianes de la Trocha pour s’être opposé à l’invasion de la concession forestière familiale. Pour le rencontrer, il faut franchir une lourde porte blindée qui protège l’entrée de la propriété. L’exploitation a été transformée en bunker et des barbelés surmontent chacune des maisons de la ferme. 

Témoin de l’ascension du gang, il a lui-même été menacé de mort. « En 2017 un cap a été franchi : les extorsions ont augmenté, ils faisaient venir leurs propres machines pour extraire l’or. Pendant la pandémie, ils se sont appropriés tous les sites d’extraction. Puis à partir de 2022, ils ont commencé à se désigner comme la “Seguridad” et sortaient à visage découvert, se rappelle Rodrigo.

2006

 

Ces 15 dernières années, plus de 20 000 hectares ont été décimés par la déforestation dans La Pampa. 

2025

 

La famille de Rodrigo n’est malheureusement pas la seule frappée par ce climat de violence. En croisant des informations officielles, de sources policières et ses propres travaux, Manuel Calloquispe estime qu’au moins 400 personnes y auraient été assassinées ou seraient portées disparues depuis 2014. « Il y a des étudiants, de transporteurs, des chauffeurs de taxi qui sont entrés dans La Pampa et n’en sont jamais ressortis », confie-t-il.

L’or, une ressource cruciale pour le Pérou

En 2025, le secteur minier était la principale source de devises du Pérou, selon le Ministère de l’Énergie et des Mines. Le Haut-Commissaire à la lutte contre l’exploitation minière illégale, Rodolfo García Esquerre, indique qu’en 2024, “le Pérou a exporté environ 180 tonnes d’or, mais que, sur cette quantité, au moins 80 étaient d’origine inconnue”, citant l’Institut péruvien d’économie (IPE). Ce think tank considère que 44 % de l’or illégal extrait d’Amérique du Sud provient du Pérou et qu’au cours des deux dernières décennies, “le volume des exportations d’or illégal a été multiplié par huit et, d’ici la fin de 2025, atteindra celui de l’or légal ».

« En 2024, ce montant était presque six fois supérieur à ce qu’a généré l’économie illégale du trafic de drogues, qui s’élevait à environ 1,2 milliard de dollars », ajoute Rodolfo García Esquerre.

Une manne considérable sujette à la prédation des gangsters comme les Guardianes de la Trocha. Dopés par l’envolée des cours de l’or, ces organisations ont pu constituer au fil des ans un véritable arsenal destiné à protéger cette activité toujours plus lucrative.

Armes acquises par des victimes des Guardianes de la Trocha (Crédit : Max Cabello Orcasitas / Mongabay Latam).

Avec ce trésor de guerre, le gang fait régner la terreur dans La Pampa.« Depuis juin 2025, cela devient fou. Il faut avoir un tank ici pour pouvoir riposter, ils ont des kalachnikov, des grenades… », constate Rodrigo avant de nous montrer son propre attirail : un fusil, un pistolet et même un drone, bien décidé à protéger les siens en cas de nouvelle invasion. Même son de cloche du côté de la police : « Brayan (l’un des leaders actuel du gang, NDLR) possède du matériel de guerre, des gros calibres, des mitraillettes UZI (…) Nous ne sommes pas assez nombreux pour lutter contre ça », confie le commandant Carazas, l’imposant chef de la division d’investigation criminelle (DIVINCRI) de Madre de Dios. Il reçoit notre équipe dans son petit bureau bien trop petit pour lui de Puerto Maldonado, encombré de piles de dossiers.

Sur des images de vidéosurveillance obtenues par Manuel Calloquispe, Chili et plusieurs dizaines d’hommes circulent dans La Pampa, lourdement armés, équipés de gilets pare-balles, lunettes de vision nocturne et pour certains vêtus d’uniformes de policiers . Sur l’une d’entre elles, on peut voir l’exécution en plein jour d’Ana Denisse García Solsol, le 10 janvier 2025. Dans les rues du village Virgen de la Candelaria, cette syndicaliste, chargée notamment de l’attribution des terrains municipaux, est abattue par des hommes armés postés sur des pick-ups. Les tueurs disparaissent aux cris de « Viva el Chili ».

L’assassinat d’Ana Denisse García Solsol capté par des images de vidéosurveillance (Crédit : DR).

Cette armée privée lourdement équipée et prête à tuer peut ainsi protéger les activités d’orpaillage : pour garder les sites d’extraction, « ils embauchent des policiers à la retraite comme agents de sécurité », confie le commandant Carazas.

Sur la piste des pépites

Au Pérou, l’extraction illégale est un délit mais l’achat d’or en petites quantités est peu contrôlé et l’impunité règne, alimentant l’économie informelle. Une fois extrait des mines, l’or clandestin est facilement revendu dans des acopiadoras, ces boutiques autorisées où chacun peut vendre ses pépites en échange d’un simple reçu. Pour ouvrir une de ces boutiques, il faut passer par une série de procédures imposées par l’administration. La loi détermine que les achats individuels d’or supérieurs à 10 000 Dollars et les achats cumulés atteignant 50 000 Dollars par mois doivent être déclarés. En dessous de ces montants, l’or est quasiment intraçable. 

Cette difficulté à suivre la piste de l’or a été confirmée par l’ensemble des interlocuteurs approchés lors de notre reportage. Dans une zone de non-droit comme La Pampa, le sujet est en effet ultra-sensible et dangereux. Manuel Calloquispe a au fil des ans tenté d’enquêter sur la collecte et la destination de l’or des mines clandestines. Selon lui, avant la pandémie de Covid 19, « les Guardianes de la Trocha extorquaient les boutiques déjà installées dans la zone en échange de leurs services de sécurité. Puis à partir de 2024, ils ont peu à peu pris le contrôle des boutiques existantes et créé leurs propres centres de collecte. »

Rodrigo confirme cette prise de contrôle sur la collecte: « La “Seguridad” voit tout, aucune boutique ne peut ouvrir sans eux dans La Pampa. Ils ont même des caméras de surveillance devant chaque point de vente d’or ». Qu’advient-il ensuite des précieuses pépites ? Le gang aurait, toujours selon les observations et informations de Manuel Calloquispe, noué des accords avec des entreprises exportatrices d’or. Celles-ci financeraient ces boutiques à hauteur d’un sol péruvien (environ 0,25 centimes d’euros) par gramme d’or collecté. L’or accumulé serait ensuite transféré par voie terrestre, dans des convois protégés par le personnel de ces entreprises, les membres du gang et parfois même la police locale, vers les régions de Puno, Arequipa ou bien encore dans les pays voisins pour y être fondu et réincorporé dans le circuit légal.

Selon César Ipenza, avocat spécialiste de l’environnement, l’or illégal extrait dans La Pampa emprunte plusieurs routes. La principale conduit vers la Bolivie voisine, où le métal est exporté comme de l’or bolivien. D’autres filières transitent par le département péruvien de Cusco avant d’atteindre la capitale Lima. « Il ne serait pas étonnant que l’or passe par le Brésil, affirme-t-il. J’ai emprunté cette route et les contrôles sont quasi inexistants. »

Manuel Calloquispe estime que la quantité d’or extraite dans La Pampa « pourrait dépasser les 40 tonnes par an », soit l’équivalent de 6,55 milliards de dollars (au taux du 26/01/2026, NDLR).

Crédit : Airbus

Face à de tels volumes, une filière extrêmement difficile à pénétrer et une corruption galopante, l’État semble impuissant. La progression fulgurante des mines d’or illégales profite aussi d’une régulation défaillante, malgré la mise en place en 2016 du registre intégral de la formalisation des activités minières (REINFO) par le ministère de l’Énergie et des Mines. À l’origine, ce dispositif devait permettre aux exploitations artisanales de légaliser leurs activités, en s’engageant à se mettre en conformité avec les normes environnementales, dans une période limitée et sans cesser d’opérer. 

Mais le système s’est avéré largement défaillant : la date limite pour respecter les critères environnementaux, initialement prévues pour 2020, a été étendue jusqu’en décembre 2026. Le registre peut par ailleurs offrir une couverture aux gangs qui se contentent de s’approprier les formulaires de mineurs déjà dûment enregistrés.

« En pratique, il n’existe aucun mécanisme de contrôle », affirme César Ipenza. « Et souvent, le REINFO est tout simplement loué ». Selon lui, les personnes qui louent ou achètent illégalement les formulaires REINFO transportent et vendent l’or comme s’il s’agissait de leur propre concession.

Au 26 janvier 2026, sur les 31 628 mineurs inscrits au REINFO dans tout le Pérou, 23 809 seraient en cours de validité. Autrement dit, près d’un quart d’entre eux, soit 7819 mineurs, opèreraient sans le moindre contrôle. À l’échelle du département de Madre de Dios, ils sont près de trois quarts. Dans la province de Tambopata, où se trouve La Pampa, 1021 concessions, sur un total de 1489 inscrits, profitent de ce flou juridique et opèrent avec les coudées franches, face à des autorités ne semblant disposer ni des ressources ni des capacités nécessaires pour endiguer le phénomène.

Lima incapable de lutter contre l’orpaillage illégal

Le gouvernement péruvien avait pourtant lancé en 2019 la retentissante operación Mercurio destinée à « éradiquer totalement les mines illégales » dans La Pampa, selon les déclarations du ministre de la Défense de l’époque. 25 000 mineurs étaient expulsés du territoire et, selon le MAAP, la même année, la déforestation chutait de 92%.

Peu de temps après ces expulsions, l’exécutif a souhaité, à travers un « plan de restauration », impulser de nouvelles activités sur place et surtout élargir la lutte contre l’orpaillage illégal à l’ensemble du département de Madre de Dios et aux régions de Cusco et Puno. 

Par manque de moyens et de volontarisme politique, il n’a pas porté ses fruits et les mineurs qui avaient été expulsés ont non seulement conservé le contrôle de nouvelles zones d’exploitation, mais ils sont revenus massivement dans La Pampa. Toujours selon le MAAP, en 2023, le nombre d’infrastructures minières avait bondi de 400 % depuis 2021.

Crédit : Emmanuel Colombié / Forbidden Stories

En dehors de ces méga opérations, largement médiatisées, les interventions coordonnées par la police et la justice pour confisquer ou détruire le matériel des mineurs se révèlent la plupart du temps inefficaces. Souvent, les mineurs bien informés cachent les machines dans les cours d’eau et désertent la zone avant l’arrivée des policiers : « il leur suffit alors d’attendre quelques jours et de les récupérer au fond de l’eau. Nous n’avons pas les moyens pour les faire remonter à la surface», explique un représentant du Parquet en charge de l’Environnement (FEMA), responsable de ces operativos. Pour accepter de rencontrer notre équipe à Puerto Maldonado, cette source, craignant pour sa vie, a préféré rester anonyme et a multiplié les précautions avant de nous donner rendez-vous « Ma famille ne vit pas avec moi ici, c’est trop dangereux », explique-t-elle avant de nous partager un document vidéo montrant des mineurs en fuite au moment de l’arrivée de ses équipes.

Crédit : DR

Pire, ces opérations ne sont parfois que des simulacres d’intervention pour nourrir les statistiques officielles et la corruption. Sous couvert d’anonymat, un fonctionnaire local bien informé des actions du gouvernement contre l’orpaillage illégal complète: « Lors d’une intervention, trois moteurs sur dix vont être détruits. Ils ne détruisent que ceux pour lesquels ils ne perçoivent pas leur part. Ensuite ils donnent des faux chiffres sur les opérations. »


Interrogé, le représentant de la FEMA appuie : « il y très peu de condamnations (pour l’orpaillage illégal, NDLR). Moins de 5% des personnes détenues sont finalement sanctionnés. Il nous faut de nouvelles mesures juridiques. Il faut affaiblir économiquement ces mineurs avec des interdictions d’exercer, de la prison préventive et des sanctions. Le problème c’est qu’il y a des discours populistes et tellement d’argent en jeu que ça profite à tout le monde».

Sollicité par nos équipes, le Procureur en charge de la coordination nationale des FEMA, Frank Almanza Altamirano, affirme qu’en 2025 à Madre de Dios, 6 personnes ont été placées en prison préventive et 84 condamnations ont été prononcées pour divers délits liés à l’orpaillage illégal. Et d’ajouter que 193 opérations d’interdiction contre des mines clandestines avaient été coordonnées dans le département. Mais ces chiffrent ne peuvent occulter la corruption rampante dans La Pampa et l’inertie des autorités se renvoyant sans cesse la responsabilité d’un service à l’autre.

« C’est comme une pizza géante, chacun prend sa part »

Lorsqu’il reçoit Forbidden Stories et Mongabay Latam à Puerto Maldonado, un haut-fonctionnaire du Parquet de Madre de Dios, qui a requis l’anonymat, avoue son impuissance et dénonce ouvertement la corruption endémique au sein de son département. « Je ne travaille pas avec la police locale car elle est contaminée, j’essaie de travailler avec Lima. Il nous faut des gens qui travaillent cachés, frais et concentrés ». Car selon lui, toutes les administrations chargées de lutter contre l’orpaillage illégal sont vérolées : « C’est comme une pizza géante, chacun prend sa part : la police, la justice, la marine, l’armée, la Sunat (les douanes et administration fiscale péruvienne, NDLR) (…) et il y a beaucoup à se partager : l’or c’est plus d’argent que le narcotrafic ici » dénonce-t-il. Le haut-fonctionnaire péruvien déplore aussi le manque de coordination entre les administrations : « des cas liés aux Guardianes de la Trocha, il y en a 2 ou 3 ici, mais il faut voir avec le Procureur anti crime-organisé. Son bureau est collé au mien, mais je ne le connais pas, on ne s’est jamais parlé. »

Manuel Calloquispe en est bien conscient: « on ne peut faire confiance à personne ». Quelques jours après avoir reçu les menaces d’Alver Carranza Fernández, il portait plainte. La police censée assurer des rondes autour de son domicile a selon lui fait fuiter dans la presse locale des photos de sa maison, le mettant gravement en danger. 

Rodrigo va plus loin: « l’orpaillage illégal est dirigé par la police. Tout le monde ferme les yeux. C’est le Parquet et la police qui se font le plus d’argent. Et dès que quelqu’un parle, il est éliminé. ». L’armée et la police disposent de quatre bases dans la zone de La Pampa. Sous couvert d’anonymat, un ex-fonctionnaire d’État, spécialiste des politiques de conservation des forêts dans la région, complète : « Les bases militaires et policières sont corrompues. Il y a des centaines de personnes déployées, mais on ne les voit pas. Les policiers patrouillent mais n’interviennent pas ».

Edison Fernández Pérez, also known as Chili, during a hearing at the Superior Court of Justice of Madre de Dios, January 3, 2025 (Credit: Superior Court of Justice of Madre de Dios).

« Moi quand je traverse La Pampa je roule à 100 à l’heure et je ne m’arrête pas, car on me reconnaît… » regrette le commandant Carazas. Dans le monde des seigneurs de l’or, ce sont leurs règles qui prévalent. Et les Guardianes de la Trocha multiplient les activités. Désormais, « pour blanchir leur argent, ils construisent des hôtels, des terrains de foot synthétiques, des collèges privés, complète-t-il.

Manuel Calloquispe a quant à lui découvert récemment que sa tête avait été mise à prix à 30 000 soles (un peu plus de 7500€, NDLR) par leur chef Chili – lui même fugitif et condamné à 15 ans de prison – Selon lui, ses éditeurs ne veulent plus publier ses informations, par crainte de subir eux aussi de lourdes représailles. Et il ne circule plus à Puerto Maldonado sans son gilet pare-balles.


Contactés par nos équipes, le Ministère de l’Intérieur, l’Armée et le Ministère de l’Energie et des Mines n’ont pas donné suite à nos sollicitations.


* Tous les prénoms ont été modifiés afin de préserver l’anonymat des personnes.

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En février 2026, des journalistes péruviens sécurisent déjà régulièrement leurs enquêtes en cours auprès de Forbidden Stories

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