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La stratégie de désinformation du géant indonésien de l'énergie
En Indonésie, le travail du site d’information Floresa sur les projets de géothermie gênent le groupe énergétique public PLN. Pour contrer les enquêtes du média indépendant, PLN n’hésiterait pas à recourir à une trentaine de journalistes pour diffuser des éléments de langage favorables à la géothermie sur l’île de Florès. Il aurait aussi tenté, en vain, de corrompre des journalistes de Floresa. Sur Facebook, une campagne de désinformation visant les opposants et Floresa a aussi été relayée par des proches de PLN et du pouvoir.
Crédit : Forbidden Stories
- D’après des documents internes obtenus par Forbidden Stories, l'entreprise publique de l’énergie PLN rémunère des journalistes afin qu’ils reprennent les éléments de langage de la société, notamment sur les projets géothermiques en cours sur l’île de Florès.
- Le témoignage exclusif d’un ancien prestataire de PLN décrit une contre-propagande systématique pour discréditer le média indépendant Floresa.
- Une campagne de désinformation visant notamment Floresa et lancée par un compte Facebook douteux a été relayée par des proches du producteur public d'électricité et des soutiens du pouvoir, d’après notre analyse.
Par Alexander Abdelilah et Floresa
15 janvier 2026
Le soleil est radieux, en ce début d’octobre 2024, quand le portable de Ryan Dagur vibre. Rien d’inhabituel pour le directeur général du journal indépendant Floresa, mais ce message vient raviver un événement traumatique récent dans la vie de sa jeune équipe.
Une source proche de l’entreprise indonésienne d’électricité Perusahaan Listrik Negara (PLN) l’avertit d’une opération de déstabilisation en cours contre son média. Il s’agit d’une copie d’un communiqué de presse que PLN ferait discrètement circuler auprès de journalistes à sa solde.
Le texte met en cause le mouvement d’opposition aux projets d’usines géothermiques sur l’île de Florès – une technologie visant à transformer la chaleur du sous-sol volcanique en électricité – devenue stratégique pour Jakarta afin de permettre la décarbonation de l’Indonésie, selon la stratégie nationale du gouvernement. Le communiqué accuse clairement Floresa, et ses journalistes indépendants, qui détonnent dans le paysage médiatique local en couvrant des sujets délaissés par leurs homologues, de faire partie d’une cabale visant à « mobiliser certains résidents » contre la géothermie. Un paragraphe de ce brûlot inquiète tout particulièrement Ryan : le rédacteur en chef de Floresa y est accusé de travailler « dans le but de provoquer et de réaliser des reportages partiaux ».
Quelques jours avant ce message, le rédacteur en chef en question, Herry Kabut, avait été passé à tabac par des policiers en marge d’une manifestation contre l’extension de l’usine géothermique Ulumbu, à Poco Leok. La police n’a pas répondu à nos questions sur le récit du journaliste. Selon ce dernier, l’un des officiers de police l’aurait qualifié de « provocateur » pendant l’altercation et lui aurait reproché la publication d’articles jugés trop négatifs sur le secteur de la géothermie. Soit peu ou prou les éléments de langage du document diffusé par PLN et repris par des médias juste après l’agression d’Herry, à l’instar de Pijarflores ou Info Pertama, qui n’ont pas donné suite à nos sollicitations.
Voiture de police à Mataloko (Crédit : Floresa).
L’influence de l’entreprise publique semble profonde sur l’île. Journalistes rémunérés pour diffuser les éléments de langage, tentative de corruption : comme le démontre notre enquête menée en partenariat avec Floresa, PLN ne recule devant rien pour faire passer en force les projets de géothermie classés prioritaires par le gouvernement.
Les étranges « collaborations » de PLN avec les médias
Il est près de 19h, ce dimanche 22 décembre 2024, quand Ryan Dagur pénètre dans un café à la décoration soignée situé à l’ouest de Jakarta. Par deux fois, il a refusé le rendez-vous. En face de lui, ce soir-là, un ingénieur et un chargé de communication de PLN qui ont insisté pour le rencontrer, accompagnés de deux autres personnes qu’il ne connaît pas. À ses côtés, un collègue de Floresa, Petrus Dabu. D’après Ryan, les envoyés de PLN vont droit au but : ils proposent de payer Floresa pour « collaborer ». En échange, « ils espéraient que notre ligne éditoriale allait s’aligner sur leur communication à propos du projet géothermique de Florès », assure Petrus. Il se souvient que les employés de la firme ont mentionné « plusieurs autres médias de la région travaillant déjà avec eux ».
Les deux journalistes refusent. Les envoyés de PLN ne se démontent pas et, selon le récit de Ryan, auraient proposé à ce dernier de le rémunérer à titre personnel pour des conseils en communication. Nouveau refus de Ryan, resté très méfiant durant toute la rencontre : « ils ont proposé des amuse-bouche, du café et de l’eau minérale. Mais avec mon ami on n’a touché à rien. Je suis fumeur, et l’un d’eux a acheté deux paquets de cigarettes, mais je leur ai demandé de les ramener chez eux ». Le rendez-vous prendra fin sans aucun accord entre les reporters et PLN. Cette dernière n’a pas répondu aux questions de Forbidden Stories.
A gauche le journaliste Ryan Dagur, à droite son collègue Petrus Dabu (Crédit : Floresa.co / Capture d’écran Forbidden Stories).
Si PLN avance ses pions de manière si frontale auprès des journalistes de Floresa, c’est que d’autres médias de l’île ont déjà accepté l’offre juteuse de la firme. Des documents obtenus par Forbidden Stories et Floresa dessinent les modalités de ce type de « collaboration » avec la puissante société énergétique qui pilote deux des chantiers géothermiques sur l’île de Florès. C’est le cas de relevés bancaires attestant de virements réalisés via le compte personnel d’une employée de la société, à destination d’un journaliste chargé de répercuter les éléments de langage de PLN dans des médias. Ou bien encore de factures contenant des récapitulatifs mensuels de toutes ces publications en guise de justificatif pour les versements.
Pour un journaliste local, c’est l’assurance d’augmenter ses revenus de manière conséquente, et parfois même de les doubler. Pour un total de 9 millions de roupies indonésiennes (soit environ 460 euros), plus de 150 articles mettant en valeur les actions de PLN ont été publiés dans quatre médias différents en l’espace de quatre mois. Ces articles à la gloire de l’entreprise publique vantent pêle-mêle le raccordement de villages au réseau électrique, une opération de distribution de nourriture et de matériel scolaire à des enfants par la firme, et présentent la géothermie comme une « nécessité pour la société et l’époque ».
Pour mieux comprendre le fonctionnement quotidien de ce système d’influence mis en place par PLN, un ancien prestataire nous l’a raconté de l’intérieur. « Anton» en a été l’un des rouages pendant plusieurs mois et accepte pour la première fois de témoigner. Anton décrit des communiqués envoyés « une à deux fois par jour » dans un groupe WhatsApp dédié, réunissant des cadres de PLN et une « trentaine » de journalistes des régions alentour. Un autre groupe réunissant une dizaine de journalistes était même dédié à l’actualité de Poco Leok. « PLN nous mettait la pression pour publier [leurs messages] », se souvient-il. La rémunération entre un million et un million et demi de roupies indonésiennes (soit cinquante à soixante-quinze euros) par média et par mois représente une somme importante dans la région, où le salaire minimum est de 2,3 millions.
Floresa ferait l’objet d’une attention toute particulière de la part de l’entreprise publique, assure la source : « quand un article critique sortait, des journalistes se précipitaient vers Poco Leok dès le lendemain pour multiplier les articles pro-PLN et noyer la publication originale. » Une contre-propagande systématique, d’après Anton.
Compte douteux et vraies intox
C’est dans ce contexte déjà très hostile que Floresa a été victime d’un autre type d’offensive, sur les réseaux sociaux cette fois. Entre début mars et début juin 2025, de fausses informations ont commencé à circuler sur Facebook, provenant d’un utilisateur se présentant sous le nom de Reba Pitak.
Ses posts vont dans le sens de PLN et des autorités au nom de la lutte contre la « pauvreté structurelle ». On y trouve des images et des illustrations récupérées sur d’autres profils ou sites internet, mais aucune publication personnelle. Reba Pitak associe les opposants à la géothermie et les médias indépendants à des agents rémunérés par des intérêts étrangers, comme le milliardaire américain George Soros ou des majors pétrolières telles que ExxonMobil ou BP. Un message de Reba Pitak publié le 13 mai 2025 présente Floresa comme faisant partie d’une campagne anti-géothermie financée par des entreprises fossiles hostiles à la décarbonation, en se basant sur des sources introuvables en ligne. Floresa y est décrit comme un pion au service d’une « guerre financée par l’argent sale de Shell et de l’oligarchie fossile pour maintenir l’Indonésie sous l’emprise des énergies sales ».
Images utilisées par le compte Facebook Reba Pitak (Crédit : Facebook / capture d’écran Forbidden Stories).
Afin de mieux comprendre les ressorts de cette campagne de désinformation, Forbidden Stories a analysé de manière poussée 25 posts du compte Reba Pitak traitant de géothermie entre mars et juin 2025.
Treize profils ont partagé une ou plusieurs de ces publications. Soit sur leur propre profil, soit sur des groupes, touchant potentiellement 550 000 utilisateurs de Facebook. Cependant : il est difficile de savoir précisément combien de profils Facebook uniques ont été touchés – certains peuvent être membres de plusieurs groupes et être comptabilisés à plusieurs reprises.
Parmi les profils ayant relayé ces fausses informations, une moitié publie par ailleurs du contenu soutenant le pouvoir en place. Et près d’un quart travaille directement ou indirectement pour l’énergéticien PLN. D’autres éléments semblent attester d’un effort coordonné pour amplifier certains messages de Reba Pitak.
Comptes ayant relayé la campagne de désinformation sur Facebook entre mars et juin 2025. Crédit : Forbidden Stories
Un post dénonçant une supposée « vérité absolue » chez les opposants à la géothermie a été reposté par deux comptes distincts le 7 juin 2025. En apparence, ils n’ont aucun lien sauf cette republication quasi simultanée à deux minutes d’intervalle, plusieurs heures après la publication initiale. Le premier compte impliqué est anonyme et a commencé à relayer des informations sur la région en mai 2025, avec un focus sur les polémiques entourant la mobilisation anti-géothermie. Le second est un compte de soutien à la campagne de réélection du régent de Manggarai, le district englobant Poco Leok.
Sollicité par Forbidden Stories, le compte Reba Pitak se présente dans un message écrit justement comme un membre de la communauté autochtone de Manggarai et affirme « ne pas travailler pour PLN, ne pas être contractant ou porte-parole d’entreprise, ni consultant du gouvernement ». Ce message dément toute pratique de désinformation mais assume sa « critique des médias et des ONG qui rejettent totalement la géothermie » et qui, selon lui, refuseraient « tout dialogue avec l’Etat (PLN) ». Parmi les 13 comptes que nous avons identifiés comme ses relais, un seul nous a répondu : il explique avoir relayé les posts de Reba Pitak car « il est toujours bon d’avoir plusieurs sons de cloche ».
L’Indonésie, terrain de jeu des « buzzers »
Ce type de campagne de désinformation n’est pas un cas isolé en Indonésie. C’est même devenu une véritable industrie dont les acteurs portent un nom : les buzzers. « C’est un monde secret », explique Wijayanto, chercheur en sciences politiques à l’université Diponegoro et fin connaisseur de ce milieu. Il a pu s’entretenir avec certains de ces mercenaires du clic et décrit des campagnes « toujours déclenchées par des intermédiaires, eux-mêmes proches de politiques. (…) Les buzzers ne voient jamais le visage des personnes qui passent commande, ils ne connaissent que leur coordinateur. Parfois, les coordinateurs, payés par un courtier, ne savent pas [qui est le donneur d’ordre]. Ce dernier peut être un consultant politique ou une personne proche d’un responsable politique », décrypte l’expert auprès de Forbidden Stories.
Avec plus de 150 millions de comptes pour TikTok et 100 millions pour Instagram, l’Indonésie – et ses 284 millions d’habitants – est l’un des pays qui compte le plus d’abonnés au monde. Soit autant de cibles ou de relais pour des campagnes de désinformation.
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