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L’enquête sur la contrebande de voitures de luxe qui a conduit des journalistes kirghizes en prison

Le Kirghizistan est devenu un point de passage pour des biens occidentaux exportés illégalement vers la Russie, sous sanctions occidentales après l’invasion de l’Ukraine. Pour avoir enquêté sur un trafic de voitures de luxe vers Moscou, onze journalistes ont été arrêtés dont quatre condamnés. Forbidden Stories et ses partenaires ont poursuivi leur travail.

26 Février 2025

Lorsque Forbidden Stories rencontre Bolot Temirov en septembre 2023, il est inquiet pour ses équipes restées à Bichkek. Figure du journalisme d’investigation au Kirghizistan, à la tête de la chaîne YouTube éponyme Temirov Live (139.000 abonnés) et Aït Aït Desse (« Dis-le, dis-le », en kirghiz), il veut rejoindre le Safebox Network, l’outil développé par Forbidden Stories pour protéger le travail des journalistes menacés.

Portrait de Bolot Temirov (Crédit : Page Facebook Temirov Live)

Aujourd’hui âgé de 45 ans, le journaliste subit depuis longtemps les attaques du pouvoir kirghiz. En 2020 déjà, il avait été molesté par trois hommes après ses révélations sur les dépenses d’un ancien chef des services de douane, Raïmbek Matraïmov. En 2022, son enquête sur les affaires réalisées dans le secteur pétrolier par Kamchybek Tachiev, chef des services de sécurité et proche ami du président Sadyr Japarov, a entraîné des représailles d’un autre type : Bolot Temirov a été accusé par les autorités kirghizes de trafic de drogue, puis de faux et usage de faux. Déchu de sa citoyenneté et expulsé du Kirghizistan, il est depuis réfugié en Europe, dans un pays qui doit rester confidentiel pour des raisons de sécurité.

Perquisitions, arrestations, détentions

Peu après notre rencontre, les craintes de Bolot Temirov se concrétisent. Le 16 janvier 2024, les bureaux de Temirov Live sont perquisitionnés à Bichkek. Onze journalistes et anciens journalistes du média d’investigation sont placés en détention provisoire, dont sa femme, la journaliste Makhabat Tazhibek Kyzy, qui avait pris le relais à la direction.  Une enquête est ouverte pour « appels à la désobéissance », « aux émeutes » et à la « violence », des crimes qui peuvent être punis de cinq à huit ans de prison.

Au Kirghizistan, les médias indépendants sont dans le viseur des autorités. La veille de  l’arrestation des journalistes de Temirov Live, les bureaux du média 24.kg étaient eux aussi perquisitionnés. Trois semaines plus tard, un tribunal de Bichkek ordonnait la fermeture du site d’investigation Kloop.kg. Encore tout récemment, ce mois de février 2025, le président kirghiz déclarait soutenir la proposition d’Elon Musk de fermer Radio Free Europe, dont la branche locale, Azattyk, est le média le plus consulté du pays : « Les gens n’ont plus besoin de nouvelles d’Azattyk », a-t-il assuré.

Pays de 7 millions d’habitants situé entre la Chine et le Kazakhstan, le Kirghizistan a pourtant longtemps fait figure d’exception en Asie centrale par sa relative liberté d’expression. Mais depuis 2022, il a chuté de 48 places au classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF, et est aujourd’hui au 120e rang sur 180.

Un procès « politique »

Selon le dossier pénal que nous nous sommes procuré, deux vidéos postées par les journalistes de Temirov Live en décembre 2023 seraient à l’origine de leur arrestation. Des vidéos qui mettent particulièrement en cause le ministre de l’Intérieur, Oulan Niyazbekov, passant au crible ses propriétés immobilières, ses liens avec la contrebande d’essence en provenance du Tadjikistan et avec le baron de la drogue Kamchybek Kolbaev (qui venait alors d’être tué lors d’une opération des services de police). Les activités de la députée Nadira Narmatova – qui en octobre 2023 avait appelé à la fermeture de trois médias indépendants du pays – y sont aussi questionnées. 

Au centre, la journaliste de 33 ans Makhabat Tazhibek-kyzy et le journaliste et poète Azamat Ishenbekov, condamnés à six ans et cinq ans de prison. (Crédit : Privé)

Le 10 octobre 2024, la journaliste Makhabat Tazhibek Kyzy, épouse de Bolot Temirov, a été condamnée à six ans de prison, et son confrère Azamat Ishenbekov à cinq ans. Deux autres de leurs collègues ont écopé d’une période de probation de trois ans, et les sept autres ont été acquittés. Selon l’avocat de Temirov Live, Ulan Seiitbekov, cette décision est « politique, car Temirov Live met à jour les cas de corruption et les connections du président kirghiz et des officiels avec le crime organisé ». Depuis la ville européenne où il vit en exil, Bolot Temirov nous écrit : « Les autorités nous arrêtent pour que nous cessions d’enquêter.  »

Des importations depuis l’UE multipliées par dix en deux ans

Avant leur arrestation, les journalistes de Temirov Live avaient commencé à enquêter sur l’implication des cercles du neveu du président Japarov dans l’import-export de voitures de luxe et le contournement des sanctions imposées par l’Europe à la Russie, via le Kirghizistan. C’est cette enquête que Forbidden Stories a décidé de poursuivre et publie aujourd’hui, en partenariat avec des journalistes de l’OCCRP, Paper Trail Media, i-Stories, Novaya Gazeta, Siena et Temirov Live

En 2023, le Kirghizistan a importé pour 2,7 milliards d’euros de biens en provenance de l’Union Européenne, contre 295 millions en 2021. Une croissance hors normes qui en fait l’une des plaques tournantes pour le contournement des sanctions. Parmi ces biens, on trouve aussi du matériel à double usage, civil et militaire. Forbidden Stories a également enquêté sur cette filière.  

Selon Bolot Temirov, la poursuite de ces enquêtes est un message direct envoyé aux autorités de Bichkek : « Si elles réalisent que nous mettre en prison leur créera de nouveaux problèmes, alors peut-être que mes collègues seront libérés. »

Les partenaires du projet

Bolot Temirov (Temirov Live), Eldiyar Arykbaev (OCCRP), Anastasia Korotkova (I-Stories), Dajana Kollig (Paper Trail Media), Miglė Krancevičiūtė (Siena), Šarūnas Černiauskas (Siena), Olesya Shmagun (Novaya Gazeta Europe), Leila Bektur (Forbidden Stories)

Équipe de Forbidden Stories

Directeur de publication : Laurent Richard

Rédacteur en chef : Frédéric Métézeau

Journalistes : Eloïse Layan et Cécile Andrzejewski

Coordination de la publication : Louise Berkane

Journaliste vidéo : Anouk Aflalo Doré⁩

Montage vidéo et motion design : Camille Paulet

Fact-check : Emma Wilkie, Colby Payne

Secrétariat de rédaction : Simon Guichard, François Burkard, Mashal Butt

Traduction : Amy Thorpe

Communication : Alix Loyer

Intégration : Thibault François