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Populations expulsées, journalistes menacés : en Indonésie, la géothermie à marche forcée
En Indonésie, l’île de Florès et ses volcans attirent les projets de géothermie. Situées sur des terres autochtones, ces méga-usines s’implantent au mépris des populations locales et des conséquences sur leur santé et l’environnement. Pour les journalistes du média local Floresa, couvrir ces luttes les exposent à des agressions et des cyberattaques. Des intimidations à la mesure des enjeux : le pays concentre 40 % des réserves géothermiques mondiales.
Mobilisation contre l’extension de l’usine de géothermie Ulumbu à Poco Leok, le 2 octobre 2024 (Crédit : JATAM)
- Sur l’île de Florès, l’opposition au projet d’extension de l’usine de géothermie d’Ulumbu est sévèrement matée par les autorités. Couvrir ces mobilisations expose les journalistes à la même répression.
- 4 500 personnes pourraient être déplacées, mais un audit de la banque de développement allemande pointe l’absence d’un « réel consentement » des communautés locales.
- Une étude d’impact environnemental réalisée en 2019 sur un site voisin alertait sur les risques pour la santé et l'environnement causés par les émanations d’hydrogène sulfuré s'échappant des puits de géothermie.
Par Alexander Abdelilah et Floresa
15 janvier 2026
C’est seulement après avoir été emmené de force à l’écart de la foule, près d’un véhicule militaire, que le journaliste Herry Kabut a compris ce qui allait lui arriver.
Ce 2 octobre 2024, la forêt équatoriale, d’habitude si calme dans ces contrées volcaniques, bruisse de slogans scandés par une centaine de villageois mobilisés contre l’extension d’une usine géothermique.
Ce projet mènerait à l’expulsion de milliers d’entre eux. Les policiers entourent Herry et lui confisquent son portable, son ordinateur et son appareil photo. Puis, les coups commencent à pleuvoir. « Ils m’ont frappé sur le corps, le visage et la poitrine, jusqu’à ce que ma tempe gauche enfle », énumère-t-il calmement. Un déluge de violence causé selon lui par les photos qu’il a prises de villageois interpellés et emmenés dans une voiture de la police. L’institution n’a pas répondu aux questions que Forbidden Stories lui a adressées dans le cadre de cette investigation.
Cette photo de villageois interpellés par la police aurait valu à Herry Kabut d’être violenté (Crédit : Herry Kabut).
Le visage tuméfié d’Herry Kabut après son agression par la police (Crédit : Floresa).
Des images potentiellement gênantes pour les forces de l’ordre dépêchées sur place. Si Herry se trouve au cœur d’un rassemblement contre ce projet d’extension, situé sur le territoire des communautés autochtones de Poco Leok, il n’est pas un manifestant pour autant. Rédacteur en chef de Floresa, il officie dans l’un des rares médias indépendants de l’île de Florès dans le sud-est de l’Indonésie. Le jour de son agression, le policier qui l’a rudoyé lui a assuré l’avoir « à l’oeil », l’accusant d’être « un provocateur » et reprochant à Floresa d’écrire « des articles toujours négatifs sur la géothermie. » C’est dans ce contexte que le média fondé en 2014 a souhaité travailler avec Forbidden Stories pour poursuivre son enquête et la publier dans un partenariat protecteur, sans crainte des représailles. Pour Herry cette collaboration a « beaucoup appris [à Floresa] sur la manière d’atténuer les risques » sur le terrain et permet « d’attirer l’attention internationale sur ces questions locales. »
La géothermie, un enjeu stratégique pour l’Indonésie
Ce passage à tabac du premier d’entre eux a choqué tous les journalistes de la rédaction. Pourtant, les reporters de Floresa savent qu’ils sont assis sur un volcan. Une quinzaine de volcans, pour être plus exact. Sur leur île peuplée par plus de deux millions d’habitants, les montagnes de feu qui parsèment la région ne sont pas la menace principale. Le danger émane plutôt des autorités, voyant d’un mauvais œil cette dizaine de journalistes s’aventurer sur le terrain sensible de la corruption et de la défense des droits des communautés locales. En 2023, déjà, un journaliste de Floresa avait été intimidé par l’armée suite à une série d’articles sur une route construite en prévision du sommet des nations d’Asie du Sud-Est. Ce chantier avait entraîné le déplacement forcé de villageois à l’ouest de Flores. La même année, le site web de Floresa avait également été hacké, sans que les auteurs de cet acte malveillant n’aient pu être identifiés.
Panneau interdisant l’entrée sur une zone d’éruption, à Mataloko (Crédit : Floresa)
Les tensions sont encore montées d’un cran avec la multiplication des projets de géothermie. Cette technologie convertit la vapeur d’eau sous pression piégée dans les profondeurs de la croûte terrestre en électricité. La température élevée des volcans rend ce processus plus efficace et fait des flancs du Poco Leok une zone stratégique et convoitée. Jakarta entend multiplier ces gigantesques usines sur ce bout de terre en plein cœur de la ceinture de feu du Pacifique dans le but de réduire sa dépendance aux énergies fossiles et contribuer à l’objectif de neutralité carbone d’ici 2060. Le potentiel de la géothermie en Indonésie est estimé à 23 Gigawatts. A titre de comparaison, l’ensemble des réacteurs nucléaires civils dans le monde ont une puissance totale de 414 Gigawatts. Dans cette stratégie nationale, Florès joue un rôle clé : sa province représente 5% du potentiel géothermique du pays.
Mobilisation contre l’extension de l’usine de geothermie Ulumbu à Poco Leok, le 2 octobre 2024 (Crédit : JATAM)
Mais derrière la nécessaire décarbonation se cachent des méthodes agressives. Car ces usines – et dans certains cas leurs extensions – se déploient dans des zones de culture vivrières exploitées par des populations autochtones ne disposant souvent d’aucune autre ressource. Rien que pour l’extension de l’usine de Poco Leok, plus de 4 500 personnes risquent d’être déplacées selon l’ONG Alliance des peuples indigènes de l’archipel. Les populations locales n’entendent pas se laisser faire. En face, les autorités dépêchent des contingents de policiers et de soldats pour mater toute contestation.
Intimidations, violences et agressions sexuelles
Wilhelmina Sesam (Crédit : Floresa).
Au milieu de son champ où se mêlent manioc, maïs et légumes, Wilhelmina Sesam en est convaincue : « C’est un projet nocif qui a détruit notre communauté ». De son bonnet usé s’échappent quelques mèches grisonnantes. Sur son visage se lit la colère. Non loin de là, le volcan Poco Leok émerge de la brume matinale. C’est la captation de son énergie par l’usine géothermique d’Ulumbu qui a brisé la cohésion locale, selon Wilhelmina. Elle accuse le gestionnaire, l’entreprise nationale de fourniture d’électricité PLN qui n’a pas répondu aux questions de Forbidden Stories durant cette enquête. Celle-ci n’a pas suffisamment informé les communautés locales de l’impact du projet d’extension malgré le caractère sacré des terres qu’elle entend exploiter, d’après l’audit d’un consultant externe obtenu par Forbidden Stories, créant de fortes tensions entre partisans et opposants. « Je n’ai pas parlé à mes proches depuis trois ans », date de lancement du projet d’extension, lâche Wilhelmina au bord des larmes.
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Les femmes de la communauté sont à la pointe du combat contre la société énergétique.
« Ces terres, comme tout être humain, ne naissent qu’une fois, c’est un héritage de nos ancêtres », explique Maria Teme. Ses sourcils épais encadrent un regard déterminé, sous un large chapeau en feutre.
« Les dégâts ne se limitent pas à l’endroit où se trouvent les forages. Ils peuvent même toucher des endroits à 500 mètres de là. (…) Cela fume, on entend le bruit de l’eau qui bouillonne et envahit les lieux. », dit-elle.
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Une des éruptions constatées par les villageois de Mataloko près de leurs habitations et de leurs champs (Crédit : Floresa).
Plusieurs personnes rencontrées dans cette communauté où l’on vit avec simplicité dans des huttes en bois aux toits de tôle racontent la même histoire : ce projet d’extension de l’usine est mené tambour battant, sans que la communauté n’ait été correctement informée. Et les soutiens du projet répriment férocement toute opposition : intimidations, campagnes de désinformation de la part de médias locaux complaisants. Parfois même des violences sexuelles contre les opposants de la part des forces de l’ordre, qui n’ont pas donné suite à nos sollicitations.
Une personne blessée lors d’une manifestation contre le projet géothermique à Poco Leok, le 2 octobre 2024 (Crédit : DR).
Une situation alarmante, au point de faire douter les soutiens internationaux de ce projet, dont la banque de développement allemande Kreditanstalt für Wiederaufbau (KfW), un établissement financier public parmi les plus importants du pays. KfW apporte une facilité de crédit de 210 millions d’euros aux projets géothermiques indonésiens, dont 150 millions pour la seule île de Florès. L’extension controversée d’Ulumbu fait partie des chantiers visés. Alertée par les tensions sur l’île, la banque, partenaire étroit du gouvernement allemand, a commandité en novembre 2024 un audit listant de nombreux abus commis par PLN. Le document, consulté par Forbidden Stories et dont nous publions pour la première fois une copie, évoque pêle-mêle un manque d’information des populations locales, une exclusion des plus fragiles du processus de décision et, in fine, l’absence d’un « réel consentement » des communautés locales avant le lancement du chantier. L’audit conseille également à PLN « d’éviter les tactiques coercitives » afin de regagner la confiance des habitants. La banque KfW a fait savoir à Forbidden Stories que PLN « s’efforce actuellement de finaliser les études environnementales et sociales du projet ». Et d’ajouter : « cela prendra un peu de temps ».
L’usine géothermique de Mataloko (Crédit : Floresa)
Les ravages de l’hydrogène sulfuré
À Mataloko, une autre communauté autochtone située à une soixantaine de kilomètres plus à l’Est de Flores, on connaît aussi le prix de la géothermie. Posée en bordure de la commune, l’usine géothermique y est à l’arrêt depuis 10 ans suite à des dysfonctionnements. Eruptions inopinées, terres infertiles, problèmes respiratoires et cutanés liés à l’exposition au sulfure d’hydrogène s’échappant des tréfonds du sous-sol, selon les villageois ; Mataloko est devenu synonyme de cauchemar pour les communautés de l’île. « On nous a dit de ne pas nous inquiéter, mais en réalité, nos légumes, nos arbres, tout est mort », se désole Felix Pere, un villageois aux cheveux blancs installé à quelques centaines de mètres du lieu d’une remontée de gaz causée par les forages de PLN, avant leur mise à l’arrêt. Même les bananes, la principale source d’alimentation« depuis 1945 », n’arrivent plus à maturité . Aux côtés de Felix, Maria Baka se souvient du bruit assourdissant annonçant l’éruption voisine, et son grondement à faire « bourdonner les oreilles ».
Les villageois Maria Baka, Evimia Deru et Felix Pere, à Mataloko (Crédit : Floresa)
Une étude d’impact environnemental réalisée sur l’usine géothermique voisine d’Ulumbu, publiée en 2019, confirme les risques pour la santé humaine en cas d’exposition au sulfure d’hydrogène, ce gaz extrêmement toxique à l’odeur nauséabonde d’œuf pourri : « Les émissions de sulfure d’hydrogène peuvent constituer un danger pour la santé et la sécurité de la population si elles sont présentes à des concentrations élevées à des niveaux inacceptables pendant une longue période » ou en cas d’exposition prolongée. Plusieurs villageois rencontrés à Mataloko font état de telles pathologies. Une fois dans l’atmosphère, ce gaz peut aussi causer des pluies acides, dévastatrices pour les récoltes.
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Malgré ces alertes, Hans Baghi veut croire que la géothermie est avant tout bénéfique pour la communauté. « Avant, les gens faisaient tout à pied ici, mais maintenant ils utilisent aussi des motos et même des voitures de luxe ; toute la route a été asphaltée, il y a l’électricité, un bon réseau d’eau et un drainage correct », tient à souligner le membre du conseil du village.
Une des éruptions constatées par les villageois de Mataloko près de leurs habitations et de leurs champs (Crédit : Floresa).
Même s’il se dit « désolé » pour les villageois dont les terres ont été abîmées par les éruptions, il explique avoir pris le parti du projet « vers 2021, après le processus d’indemnisation (…) car le gouvernement pouvait s’occuper des terres des habitants endommagées afin qu’ils puissent acheter des terrains de remplacement ailleurs. »
Sous la pression du gouvernement, l’usine doit repartir de plus belle et verra sa capacité multipliée par près de 10 d’ici 2031. S’il est vrai que les émissions de gaz à effet de serre sont moindres par rapport aux installations électriques alimentées au charbon ou au pétrole, les risques sanitaires posés par les rejets d’une usine de géothermie ne sont pas négligeables.
Retour à Poco Leok, où Wilhelmina, assise contre un arbre, ne décolère pas. L’extension de l’usine d’Ulumbu risque d’avaler des terres sacrées. Dont celles où reposent ses aïeux : « Nous avons hérité cette terre de nos ancêtres, nous devons donc la protéger. »
Sépultures du peuple Gendang Lungar, à Poco Leok (Crédit : Floresa)
Victime collatérale de cet affrontement, le journaliste Herry Kabut a porté plainte neuf jours après son agression auprès de la police. Des photos témoignent des blessures subies. L’enquête a été classée le 31 décembre 2024 pour « preuves insuffisantes ».
Pour cette enquête, Forbidden Stories s’est vu refuser un visa journalistique par le gouvernement indonésien, preuve supplémentaire que le sujet de la géothermie est explosif dans le pays. Afin de poursuivre malgré tout ce travail essentiel aux côtés des reporters de Floresa, nous avons convenu avec eux qu’ils retourneraient dans les communautés concernées et resteraient en contact sécuritaire, logistique et éditorial étroit avec notre équipe tout au long de leur voyage. « Ce type de pratique doit être amélioré et développé (…) car aucune histoire ne vaut une vie », juge le rédacteur en chef de Floresa Herry Kabut. Forbidden Stories a mis au jour et analysé les campagnes de désinformation dirigées contre Floresa. Enfin, nous avons pris en charge l’envoi des questions aux autorités et aux entreprises indonésiennes mises en cause afin d’éviter toute pression sur les reporters de Floresa avant la publication de cet article. Mais ces derniers ne sont pas les seuls à travailler sous pression en Indonésie. Le pays pointe à la 127e place sur 180 dans le classement mondial Reporters Sans Frontières de la liberté de la presse en 2025. Pour les journalistes indonésiens, travailler s’avère de plus en plus compliqué. Certains d’entre eux ont été ciblés par la police en marge des manifestations contre les violences policières ayant récemment secoué le pays. Les journalistes du grand quotidien national Tempo ont même reçu des rats décapités et une tête de cochon.
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