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Au Sahel, journalistes, militants et ONG dans le viseur des agents russes de la « Compagnie »
Pour tisser son réseau d’influence et étendre son emprise en Afrique, la Russie vise les acteurs de la société civile. Recrutement de journalistes, noyautage d’organisations associatives et d’activistes, mobilisation de figures publiques… De nouveaux documents obtenus par notre partenaire panafricain The Continent et analysés par Forbidden Stories démontrent l’importance de ces acteurs pour Moscou, afin de renforcer et étendre son ancrage au Sahel.
- Le réseau russe de la « Compagnie », sous l’égide du Service des renseignements extérieurs russes (SVR) a oeuvré à la consolidation de l’Alliance des États du Sahel (AES) et cherche à l’étendre pour former « une ceinture anti-occidentale de la Guinée au Soudan ».
- « Tournons la Page», une organisation qui promeut l'alternance démocratique en Afrique est directement ciblée dans les documents internes. Elle semble avoir été noyautée à tel point que sa composante nigérienne a été suspendue du mouvement.
- Les mouvements de jeunesse sont instrumentalisés par le réseau russe. La « Conférence Internationale de la Jeunesse Africaine » tenue à Bamako en 2024 a fait partie du plan russe pour pousser le Tchad, la Guinée et le Sénégal à rejoindre l’AES. Sans succès à ce jour.
Par Léa Peruchon et Eloïse Layan
27 mars 2026
En août 2024, deux blancs échappent à la chaleur torride de la capitale du Tchad, N’Djamena, et pénètrent dans le hall de l’hôtel de l’Amitié, situé à quelques encablures du Musée national.
Les deux individus se présentent comme des journalistes biélorusses. Ils ont rendez-vous avec un confrère tchadien, Olivier Monodji. Ils expliquent être venus pour contribuer à la formation des reporters locaux et lancer prochainement une « maison de communication » dans la capitale. « Ils m’ont montré leur carte de presse, ont parlé de publireportages (des articles écrits sur un sujet contre une rémunération, NDLR), de collaboration… », se remémore Olivier Monodji. Le journaliste, directeur du journal Le Pays accepte, sans se douter qu’il vient d’être « tamponné » par des agents russes. « Je ne savais pas que c’était de ce niveau-là… on m’a accusé après coup d’intelligence avec l’ennemi » se remémore Olivier Monodji auprès de Forbidden Stories.
Un mois plus tard, de nombreux journalistes tchadiens sont conviés à l’inauguration de la « Maison russe » dans le quartier de Farcha. L’événement est soigneusement orchestré. Discours, petits fours et relais médiatiques locaux : tout semble réglé comme du papier à musique. Mais en coulisses, les deux hommes russophones, jusque-là discrets, semblent nerveux. Ils ne le savent pas encore mais depuis un balcon voisin, des agents de l’ANSE, l’agence nationale de la sécurité d’État, les filment discrètement. À peine la cérémonie terminée, ils sont arrêtés.
Olivier Monodji, ainsi que trois autres journalistes seront interpellés, en mars 2025, accusés d’avoir aidé les Russes à publier des articles de propagande, notamment contre la France et l’Ukraine. Dans l’ordonnance de renvoi, consultée par Forbidden Stories, certains des journalistes reconnaissent avoir accepté des « publi reportages » diffusés sur différents médias en ligne, rémunérés entre 50 000 et 200 000 francs CFA (soit environ 75 à 300 euros), soit l’équivalent d’un mois de salaire pour une seule publication. Finalement, tous obtiennent un non-lieu après avoir démontré leur bonne foi. « C’est à cause des Russes que j’ai passé quatre mois en prison, on m’a piégé », confie aujourd’hui Olivier Monodji à Forbidden Stories.
Des « contre-agents » au service d’une « coalition anti-occidentale»
Si l’opération a échoué cette fois-là, les méthodes russes sont pourtant éprouvées. Rares sont ceux qui les dénoncent. En novembre 2024, le journaliste Ephrem Yalike révélait, au risque de sa vie, des méthodes similaires en Centrafrique. À Forbidden Stories, il racontait les menaces dont il avait fait l’objet après s’être rebellé contre ses anciens « employeurs » russes qui le payait 45 euros l’article. C’était la première enquête de la série « Propaganda Machine ».
Une fuite de données de 1400 pages, détaillant le fonctionnement du réseau d’agents d’influence russes obtenue par le média panafricain The Continent, et partagée avec Forbidden Stories et plusieurs rédactions internationales, permet aujourd’hui de révéler comment la « Compagnie » (le surnom qu’ils se donnent, NDLR) identifie, recrute, retourne des journalistes, militants, ou membres d’ONG. Qualifiées de « contre-agents », ces cibles deviennent dès lors des rouages clés pour étendre l’influence russe dans les pays visés.
Dès le mois d’août 2023, d’après un document interne, la “Compagnie” ambitionne la création d’une « confédération de l’indépendance » qui sera « la plus grande coalition anti-occidentale d’Afrique » et, dans le même mouvement, « le centre de l’expansion future de l’influence russe ». La création de l’Alliance des États du Sahel (AES) par le Mali, le Burkina Faso, et le Niger, un mois après la rédaction de ce plan stratégique prend tout au long des documents une place prépondérante.
Depuis le Mali, considérée comme la « locomotive » du mouvement depuis le coup d’État de 2020 d’Assimi Goïta, la « Compagnie » adopte la stratégie des « ronds sur l’eau », selon un document du 31 janvier 2024 obtenu par Forbidden Stories. Autrement dit, progresser par cercles successifs pour étendre l’influence russe, en misant sur l’AES « pro-russe », et son « élargissement à cinq États, avec des États associés, et la formation d’une ceinture anti-occidentale de la Guinée au Soudan (de l’océan Atlantique à la mer Rouge) ». Ce cinquième volet du projet Propaganda Machine met ainsi en lumière les méthodes employées pour tenter d’étendre cette influence.
Première page du document interne « Confédération de l’indépendance » (daté, par déduction, d’août 2023), exposant la stratégie pays par pays pour les mois à venir. Graphisme : Sofía Álvarez Jurado / Forbidden Stories
Le dernier État à avoir officiellement rejoint cette alliance est le Niger, suite au putsch de juillet 2023. Des militaires emmenés par le général Abdourahamane Tiani ont renversé le président élu Mohamed Bazoum, incarcéré depuis, sans autre forme de procès . Dans les jours qui suivent, les rues de Niamey se remplissent de manifestants scandant des slogans pro-russes et hostiles à la présence française : « Vive Poutine », « Vive la Russie », « À bas la France », « Vive l’armée nigérienne ! ». Dans les documents internes consultés par Forbidden Stories, des stratèges russes s’en félicitent : « le Mali et la Russie apparaissent comme des alliés naturels du Niger dans le contexte actuel ». En coulisse, la « Compagnie » pense déjà au coup d’après : encadrer, voire neutraliser, les voix critiques et indépendantes de la société nigérienne.
Une ONG dans le viseur de la « Compagnie »
Dans leur collimateur, le mouvement « Tournons la Page», un réseau citoyen présent dans seize pays africains menant des actions pour promouvoir l’alternance démocratique sur le continent. Son coordinateur au Niger, Maikoul Zodi, s’affiche publiquement contre le coup d’État. Deux jours après le putsch, il publie un communiqué contre cette « prise de pouvoir par la force » en expliquant que ce n’est pas la solution « pour l’émergence et le développement du pays ». Le militant met en garde « certains partenaires véreux et mal intentionnés contre toute ingérence dans les affaires internes du Niger », désignant les russes sans les nommer.
Communiqué de TLP-Niger condamnant le putsch au Niger, le 28 juillet 2023 (Crédit : Sofía Álvarez Jurado / Forbidden Stories).
Ce positionnement anti-junte, et plus globalement pro-démocratique, classe « Tournons la page» dans la catégorie indésirable pour les Russes. Dans plusieurs documents internes à la « Compagnie », l’organisation est explicitement ciblée. Une « note d’information » consacrée à TLP-Niger circule dès août 2024. Quelques mois plus tard, dans un plan de travail de l’Alliance des États du Sahel (AES), « Tournons la page» est citée parmi les « ONG pro-occidentales actives au Mali bénéficiant d’une importante couverture médiatique », qu’il conviendrait de « bloquer », notamment via l’adoption d’une « loi sur les agents étrangers ».
Sans attendre une telle loi, il apparait que TLP-Niger a été purement et simplement noyautée. Une semaine à peine après le putsch, le coordinateur local de TLP, Maikoul Zodi, est présent contre toute attente dans les travées du stade de Niamey, aux côtés de milliers de personnes venus soutenir les putschistes. « Cette manifestation est un message adressé à la communauté internationale qui se prépare à agresser le Niger », affirme même le militant à la presse. Interrogé sur ce revirement soudain, Maikoul Zodi invoque la mise sous embargo du Niger et les sanctions de la CEDEAO. « L’accès à l’électricité, aux médicaments et à la nourriture posait problème », justifie-t-il aujourd’hui, ajoutant que « TLP Niger a décidé, avec d’autres organisations de la société civile, de dire non aux sanctions jugées cyniques contre le peuple nigérien, ainsi qu’à la guerre ».
Maikoul Zodi affirme aujourd’hui rejeter toute influence extérieure dans cette prise de position et assure « combattre toute forme de paternalisme, qu’il soit français ou russe ». Mais quelques mois plus tard, ses prises de position alignées sur Moscou sont reprises dans des médias réputés proches de réseaux d’influence russes, comme Afrique Média. En 2024, il défend notamment un partenariat militaire avec la Russie dans la lutte contre le terrorisme, et salue ce rapprochement. « La technologie russe va nous aider effectivement à avoir cette puissance de frappe», affirme-t-il. Au même moment, du côté de la « Compagnie », on se félicite du retrait des troupes américaines, françaises et allemandes du Niger, voyant dans ces départs la confirmation d’un basculement stratégique.
Propos de Maikoul Zodi soutenant l’aide de la russie dans la lutte contre le terrorisme, moins d’un an après le putsch sur le média aNiamey (à gauche), rapport interne à la compagnie en août 2024 mentionnant une note sur les activités de TLP-Niger (à droite) (Crédit : Sofía Álvarez Jurado / Forbidden Stories).
Côté médiatique, certains sites en ligne ayant diffusé les propos de Maikoul Zodi, comme aNiamey ou Mali Actu, apparaissent systématiquement dans les tableaux internes de la « Compagnie ». Rédigés en russe, ces documents comptables recensent plus de 700 articles publiés entre juin et octobre 2024 dans des médias ouest-africains, en échange de paiements allant de 250 à 700 dollars et visant notamment à promouvoir l’Alliance des États du Sahel, à soutenir les juntes ou à critiquer les sanctions internationales et la présence militaire occidentale sur le continent.
Au sein du réseau « Tournons la page », ces prises de positions provoquent des tensions. L’affaire n’est plus uniquement nigérienne et créé des remous dans l’organisation « mère », TLP International. Plusieurs de ses membres nous confirment les tentatives de noyautage de l’organisation au delà du Niger
Selon eux, Maikoul Zodi et l’ancien président Alexandre Didier Amani auraient fait miroiter la possibilité de financements et cherché à rapprocher certains militants de cercles panafricanistes pro-russes, allant jusqu’à suggérer des rencontres avec le militant suprémaciste noir Kemi Seba, un fervent admirateur de Vladimir Poutine. « Ils m’ont dit qu’il fallait basculer vers un panafricanisme, chasser les blancs de l’organisation. Ils m’ont même proposé des financements. J’ai refusé », confie un membre sous couvert d’anonymat. Maikoul Zodi nie catégoriquement avoir tenu ces propos, il a depuis été suspendu par les instances dirigeantes, ce qu’il conteste également.
Célébrités au service de l’AES
À cette période, les agents russes multiplient les rencontres dans la région. Selon les documents internes, onze réunions sont organisées en septembre 2024 avec divers « contre-agents », la terminologie utilisée en interne pour décrire les responsables gouvernementaux, personnalités publiques, représentants des médias rencontrés dans le but de recueillir des informations. Au même moment, un nouvel accord signé entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger marque une étape supplémentaire: l’Alliance des États du Sahel se transforme en confédération. Les agents russes échafaudent déjà les étapes suivantes : l’élargissement de l’AES à d’autres pays comme le Sénégal, le Tchad ou la Guinée. Pour y parvenir, il leur faut étoffer leur réseau de « contre-agents ».
Ils ont identifié les « leaders d’opinion » sur lesquels ils rédigent des notes d’information, et comptent également sur la notoriété de célébrités. À Dakar, début octobre 2024, la star guinéenne du reggae Eli Kamano donne une conférence. Figure du panafricanisme, très populaire en Afrique de l’Ouest et dans les diasporas, il est connu pour son engagement politique et soutient l’adhésion de son pays à l’Alliance des États du Sahel. Il a d’ailleurs composé un hymne officieux pour la confédération (« réveillons-nous, les peuples courageux du Sahel » ; « l’AES est la forteresse des peuples africains qui n’avaient plus de crèche »), ainsi qu’une ôde au chef de la junte burkinabè, le capitaine Ibrahim Traoré.
Capture d’écran du clip d l’hymne de l’AES composé par Eli Kamano (à gauche) et de son clip dédié à Ibrahim Traoré (à droite)
Ils ont identifié les « leaders d’opinion » sur lesquels ils rédigent des notes d’information, et comptent également sur la notoriété de célébrités. À Dakar, début octobre 2024, la star guinéenne du reggae Eli Kamano donne une conférence. Figure du panafricanisme, très populaire en Afrique de l’Ouest et dans les diasporas, il est connu pour son engagement politique et soutient l’adhésion de son pays à l’Alliance des États du Sahel. Il a d’ailleurs composé un hymne officieux pour la confédération (« réveillons-nous, les peuples courageux du Sahel » ; « l’AES est la forteresse des peuples africains qui n’avaient plus de crèche »), ainsi qu’une ôde au chef de la junte burkinabè, le capitaine Ibrahim Traoré.
Dépenses de la « Compagnie » pour l’organisation d’une conférence à Dakar avec Elie Kamano en invité. (Crédit : Sofía Álvarez Jurado / Forbidden Stories).
Selon les documents de la « Compagnie », 12 000 dollars ont été alloués pour organiser cette conférence. Les agents d’influence russes affirment avoir utilisé l’artiste guinéen pour « disséminer des narratifs anti-ukrainiens ». Depuis la France où il vit en exil, Elie Kamano se défend d’avoir été payé : « Mon combat dans la musique engagée ne date pas d’hier, je donne des conférences partout où je passe, à Dakar comme ailleurs, et je ne suis pas concerné par vos affirmations, ni de près ni de loin. Il n’y a aucun contrat à mon nom et avec ma signature » répond le chanteur à notre consortium, sans préciser pour autant les conditions d’organisation de cette conférence.
Les mouvements de jeunesse instrumentalisés
Pour élargir l’Alliance, la « Compagnie » mise aussi sur les mouvements de jeunesse. Les 10, 11 et 12 septembre 2024, une « Conférence Internationale de la Jeunesse Africaine » est organisée à Bamako. Des lettres d’invitation ont été envoyées par le Ministre de la Jeunesse et des Sports malien à ses homologues des pays de la région.
Le Sénégal, la Guinée, le Tchad répondent présents. Pendant trois jours, une cinquantaine de jeunes planchent sur « le civisme et l’esprit patriotique », la souveraineté alimentaire, ou l’engagement de la jeunesse africaine face à l’insécurité et au terrorisme. Des discussions « riches, c’était une belle initiative », se souvient Patricia Tourmadji, membre de la délégation togolaise.
Mais l’ambiance se gâte durant la cérémonie de clôture. Plusieurs invités découvrent que les organisateurs maliens veulent leur faire signer des déclarations afin de soutenir l’adhésion de leurs pays respectifs à l’Alliance des États du Sahel. « Soit, présenter le Sénégal comme étant un pays prêt à intégrer l’AES » rapporte l’un des deux délégués sénégalais, Ousmane Sonko (un homonyme du premier ministre du Sénégal, NDLR), Vice-Coordonnateur national de la Jeunesse Patriotique du Sénégal (JPS), qui refuse catégoriquement d’approuver le texte. « Pour nous, il était inadmissible d’approuver un point dont nos autorités n’avaient pas été informées ».
Les réticences des jeunes invités ne font pas le poids face au discours élaboré par les Russes et diffusé concomitamment dans les médias des pays de l’AES. Le quotidien d’État nigérien Le Sahel voit dans cette conférence estudiantine un « prélude aux activités de l’An 1 de l’Alliance des États du Sahel ». Interrogé par la télévision malienne, une organisatrice déclare que « l’AES est ouverte à tous les pays qui veulent l’indépendance ». « On n’a malheureusement pas pu empêcher que ce type de communication soit relayée », déplore M. Sonko.
Cartes figurant dans les documents interne de la « Compagnie » présentant ses résultats au Sahel en 2024. (Crédit : Sofía Álvarez Jurado / Forbidden Stories).
Sur les cartes des agents russes décrivant leurs actions pays par pays, « l’organisation d’une conférence des communautés panafricaines sénégalaises sur le potentiel de coopération avec l’AES » est recensée comme l’un de ses résultats majeurs. De même pour la Guinée : « Travaux visant à étendre l’AES ; invitation de jeunes dirigeants à un forum du Mali ». Les documents internes de la « Compagnie » permettent aussi de retracer la préparation de ce sommet : « des négociations ont été conduites avec le Ministères de la Jeunesse et des Sports pour tenir une conférences des organisations des jeunes. (…) Un cadre idéologique a été défini » lit-on dans une document daté de juillet 2024.
Extrait d’un plan de travail de la « Compagnie » pour le Mali en 2024. (Crédit : Sofía Álvarez Jurado / Forbidden Stories).
Cap sur le Togo
Lors de leur séjour à Bamako, en septembre 2024, certains membres des délégations étrangères se souviennent de la présence de deux hommes étrangers. Deux Russes, qui se tiennent à l’écart, filment et font quelques interviews. Ces délégués réalisent également que c’est la Maison Russe établie au Mali qui a pris en charge leurs billets d’avion, une information confirmée à Forbidden Stories par l’un des organisateurs maliens.
Un des agents russes déjà identifié par le consortium comme « Spécialiste Médias » posté au Mali, a été repéré par Forbidden Stories sur l’une des vidéos de l’évènement. Alors que les jeunes entament une danse dans la salle de conférence, Maksim Grigorievich Kovaliev les filme avec son téléphone. « Un jeune russe était là, il nous accompagnait, nous orientait. Il nous a été présenté comme un membre du comité d’organisation » se rappelle Patricia Tourmadji, qui ajoute « ce sont leurs partenaires, ça ne nous concerne pas ».
Maksim Grigorievich Kovaliev, Spécialiste Médias de la « Compagnie », lors de Conférence Internationale de la Jeunesse Africaine en Septembre 2024 à Bamako.
Un an plus tard, à Niamey, se tient le premier forum de la Jeunesse de l’AES. Cette fois-ci, la délégation sénégalaise n’est pas invitée. « Nous, jeunes qui militons dans le PASTEF (Les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité, NDLR), sommes pour une Afrique unie. Pour une souveraineté économique, une lutte contre le fléau du terrorisme, basée sur une union mutuelle. Nous n’interférons pas sur les alliances des pays de l’AES, c’est leur droit. Mais en tant que pays souverain, nous refusons d’être embarqués dans une coopération où on se soumettrait à telle ou telle puissance étrangère », explique M. Sonko de la Jeunesse Patriotique du Sénégal (JPS).
Le Tchad, mais aussi pour la première fois le Togo, étaient conviés comme invités d’honneur, et ont répondu à l’invitation « sur vive recommandation » de « nos chefs d’État respectifs » explique la Ministre togolaise du développement à la base et de la jeunesse Mazamesso Assih à la RTB (Radiodiffusion Télévision du Burkina). Le Togo était-il la prochaine cible de la « Compagnie » ?
Capture d’écran d’un plan stratégique de 2023 intitulé “projet afrique” avec la partie spécifique sur la république togolaise, considérée comme un « pays prometteur pour commencer à travailler ».
Les plans stratégiques de l’officine russe semblent le confirmer. Dès 2023, le pays figure sur la liste des « pays prometteurs pour entamer les travaux », aux côtés du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. En mai 2024, 807 dollars ont été dépensés pour les billets d’avion, l’hôtel et les frais de loisirs, tandis que 5 500 dollars auraient servi à des rencontres avec des personnalités publiques togolaises « afin d’obtenir des renseignements ».
Les investissements de la « Compagnie » au Togo semblent avoir commencé à porter leurs fruits. En janvier 2025, le ministre togolais des Affaires étrangères déclarait tout sourire que « ce qui nous unit aux pays de l’AES, c’est la même idéologie : l’Afrique d’abord, notre pays d’abord » avant d’ajouter : « Demandez aux populations togolaises si le Togo souhaite entrer dans l’AES, elles vous diront oui ». Le pays, lié par des accords de défense avec la France depuis la décolonisation, signait quelques mois après les propos du ministre togolais un accord militaire avec la Russie. Le texte prévoit notamment la formation de militaires togolais par des instructeurs russes, le partage de renseignements, mais surtout la possibilité pour la Russie d’utiliser les facilités portuaires du pays. Pouvoir bénéficier d’un accès au golfe de Guinée figurait en priorité dans les plans stratégiques russes élaborés dès 2023, afin « d’assurer le contrôle d’une plateforme de transport rentable en Afrique de l’ouest et obtenir une logistique pratique dans les pays de la région ».
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