Sanction Breakers : ces sociétés kirghizes qui font voler les avions russes

Grâce à des sociétés basées au Kirghizistan, la Russie continue d’importer des équipements, notamment aéronautiques issus de fleurons français ou américains, malgré l’embargo lié à la guerre en Ukraine. Ce contournement des sanctions occidentales fait du Kirghizistan une plaque tournante pour le transport de biens destinés au complexe militaro-industriel russe.

Un Boeing 737-700 similaire à celui-ci a été acheté par une entreprise russe, en décembre 2022, à une entreprise basée au Kirghizistan.

Points clés
  • Le Kirghizistan n’est pas seulement un hub pour l’import de voitures de luxe européennes en Russie.
  • Nous avons identifié plusieurs entreprises kirghizes et russes spécialisées dans le commerce de matériel aéronautique.
  • Ce matériel « à double usage » civil et militaire peut être utilisé par le complexe militaro-industriel russe dans sa guerre contre l’Ukraine.

Par Cécile Andrzejewski

26 Février 2025

Des pneus Michelin, un châssis Airbus, un dispositif de navigation Thales, des ensembles hydrauliques Safran… Autant de composants fort utiles pour l’aviation – civile ou militaire.

Selon les informations des douanes russes obtenues par l’ONG britannique Open Source Centre et consultées par Forbidden Stories, ces produits ont été importés discrètement en Russie entre 2023 et 2024, parfois via la Turquie, par l’intermédiaire de la société kirghize Service Fly Bishkek et de son unique client russe, Warehouse Foress. Contactés, les fabricants français nous ont tous expliqué avoir cessé leurs activités avec la Russie, en incluant parfois des clauses de non-exportation vers ce pays, et n’avoir de relations ni avec Service Fly Bishkek ni avec Warehouse Foress (voir leurs réponses complètes à la fin de cet article). Car depuis l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022, de telles importations sont interdites par les sanctions occidentales édictées contre Moscou.

Le 30 octobre 2024, l’entreprise kirghize Service Fly Bishkek a justement été sanctionnée par les autorités américaines pour « avoir opéré dans le secteur aérospatial de l’économie de la Fédération de Russie. » En clair, pour avoir envoyé, entre autres, les éléments précédemment cités, issus de fleurons de l’industrie française, à la société Warehouse Foress, elle aussi sanctionnée.

L’OFAC ( Office of Foreign Assets Control) est un organisme de contrôle financier du département du Trésor des États-Unis, chargé de l’application des sanctions américaines. L’entreprise kirghize Service Fly Bishkek est ici listée sur son site. – Capture d’écran du site internet de l’OFAC

En réponse à l’invasion de l’Ukraine, les États-Unis, l’Union européenne, le Royaume-Uni et le Japon ont établi une liste de cinquante produits à double usage que la Russie cherche à se procurer pour sa guerre contre l’Ukraine. En temps normal, leur usage est à but civil, mais exportés vers la Russie, ils risquent d’être exploités par le complexe industriel militaire.

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Le Kirghizistan dans le viseur américain

Cette liste a servi de base pour sanctionner diverses entreprises, notamment kirghizes. Car, comme l’ont découvert Forbidden Stories et ses partenaires du projet Sanction Breakers, le Kirghizistan ne sert pas uniquement de plaque tournante au trafic de voitures de luxe européennes vers la Russie – sujet sur lequel enquêtaient les journalistes kirghizes de Temirov Live, aujourd’hui emprisonnés. En reprenant leur travail et en le prolongeant, il est apparu que du matériel, beaucoup plus redoutable que ces grosses cylindrées, transitait par Bichkek : des « biens sensibles à double usage [destinés] à des entités du secteur de la défense russe », comme le décrit le Département du Trésor américain dès juillet 2023. Il considère que « l’une des tactiques les plus courantes utilisées par les entités russes pour continuer à importer des produits électroniques et des technologies » consiste à passer par des pays tiers. Dont le Kirghizistan. Sans frontière avec la Russie, cette ex-République soviétique de 7 millions d’habitants en est toutefois très proche, notamment en raison de l’importance de ses travailleurs expatriés en Russie. « Ces pays vont jouer le rôle d’intermédiaires, ils y trouvent leur compte. Il s’agit pour eux d’une porte d’entrée vers la Russie. Sans crainte réelle, ils ne vont pas appliquer les sanctions », décrypte Carl Grekou, économiste au sein du Centre d’Etudes Prospectives et d’Informations Internationales (CEPII).

Les journalistes de Temirov Live pendant leur procès en octobre 2024. – Crédit : Privé

Auprès de Forbidden Stories, un porte-parole du Département d’État se fait plus précis sur la société kirghize : « Service Fly Bishkek a envoyé une série d’articles de la liste des produits à double usage à la société russe Warehouse Foress, y compris des articles d’origine américaine et européenne. » Le matériel envoyé par Service Fly Bishkek s’est-il directement retrouvé sur le front ukrainien ? Difficile de l’affirmer. Sous couvert d’anonymat, une source diplomatique occidentale nous précise tout de même que le type de marchandises expédiées en Russie par Service Fly Bishkek s’avère couramment utilisé dans le complexe militaro-industriel russe.

Tony Fortin, chargé d’études à l’Observatoire des armements, rappelle que « l’aviation civile n’est pas directement impliquée dans le matériel déployé sur les lignes de front ». Tout de même, précise-t-il, les sanctions portent sur ce type de matériel « parce qu’on est sur des biens à double usage. Et dans ces technologies là, il y a une porosité avec le domaine militaire. Par exemple, un avion régional russe peut éventuellement servir d’avion-cargo militaire (…) Le second enjeu, c’est que les avions de ligne sont utilisés pour le transport des troupes, pour des manœuvres stratégiques en Russie ».

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Millefeuille de sociétés

Qui se cache derrière Service Fly Bishkek ? Selon le registre national des sociétés du Kirghizistan, à la tête de l’entreprise kirghize se trouve un certain Magamed Omarov. Ce quinquagénaire a créé l’entreprise en mai 2023. Inconnu du grand public, il est le fils de Gadzhiramazan Omarov, un proche du colonel Omurbek Egemberdiev, ancien porte-parole du ministère de l’Intérieur kirghize et candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2011. L’entreprise, pourtant, s’est révélée quasi impossible à joindre : ni numéro de téléphone, ni adresse mail. Et quand un confrère membre du projet Sanction Breakers s’est rendu à l’adresse officielle de la société, il s’est vu répondre devant les supposés bureaux que l’entreprise n’y était pas domiciliée. Contacté également via Facebook par Forbidden Stories, Magamed Omarov n’a pas donné suite.

D’après des données fournies par l’ONG britannique Open Source Centre, qui documente le commerce militaire et à double usage avec la Russie, Service Fly Bishkek a pour client exclusif la société russe Warehouse Foress, elle aussi créée en mai 2023. Selon les informations des douanes russes obtenues par l’ONG et consultées par Forbidden Stories, Service Fly Bishkek est à l’origine de plus de 2500 envois de pièces pour plus de 20 millions de dollars à Warehouse Foress, qui n’a pas répondu à nos questions.

D’après le relevé transmis à Forbidden Stories par Vladyslav Vlasiuk, conseiller du président Volodymyr Zelensky chargé des sanctions contre la Russie, on compte parmi ces 2500 pièces : des générateurs à courant alternatif, des moteurs à courant continu, des batteries rechargeables, des panneaux, des consoles, des tableaux de distribution, des circuits imprimés, des joints, des rondelles, des conducteurs électriques, des produits en métaux ferreux et en plastique, des vannes, des roulements, des attaches, des vis, des boulons et autres.

À la tête de l’entreprise russe Warehouse Foress, on trouve Konstantin Ryabinkin. En plus de ses affaires avec Service Fly Bishkek, l’entreprise a également importé pour près de 3,5 millions de dollars de marchandises auprès d’une autre société kirghize. En Russie, il dirige aussi une entreprise de transport ferroviaire liée à la propriétaire d’une compagnie aérienne sanctionnée par les États-Unis.

En juillet 2023, l’entreprise russe Direct Investments basée à Krasnodar a importé un avion entier, pour 60 millions de dollars. C’était, en valeur, la plus grosse importation réalisée en Russie depuis le Kirghizistan depuis l’invasion de l’Ukraine. Il s’agit de cet avion. – Capture d’écran du site Flightradar24

Un Boeing 737 importé pour 32 millions de dollars

« Nous avons observé que des marchandises liées à l’aviation passaient par le Kirghizistan », confirme Hamish Macdonald, Senior Analyst à l’Open Source Centre. Pour preuve, ces autres données fournies par l’ONG : en juillet 2023, l’entreprise russe Direct Investments basée à Krasnodar a tout bonnement importé un avion entier, pour 60 millions de dollars. C’était, en valeur, la plus grosse importation réalisée en Russie depuis le Kirghizistan depuis l’invasion de l’Ukraine. D’après nos confrères de Radio Free Europe, Direct Investments appartiendrait à l’oligarque russe, ancien gouverneur de la région de Krasnodar et ancien ministre de l’Agriculture de la Fédération de Russie, Alexandre Tkachev. C’est en fait son ancienne assistante au ministère, Vera Tonkikh qui possède formellement l’entreprise – semblant n’avoir plus rien importé d’autre que cet avion. Elle n’a pas donné suite à nos demandes d’interview.

Deuxième plus gros importateur russe, qui n’a pas non plus répondu à nos questions : Trans Capital JSC, situé à Moscou, qui a acheté rien de moins qu’un Boeing 737-700 à l’entreprise Big Mountain Group, basée à Bichkek, le 30 décembre 2022 pour 32 millions de dollars. Détail troublant : c’est le même courtier en aviation, un certain Sergey E., qui a déclaré réceptionner les avions pour Direct Investment à Krasnodar et Trans Capital JSC à Moscou.

« Les informations sur les sociétés concernant les acheteurs russes de ces avions sont très similaires, analyse l’Open Source Centre. Il s’agit de sociétés créées après l’invasion et laissant très peu de traces au moment des achats ».

En définitive, l’efficacité des sanctions se révèle incertaine. « Si l’idée consiste à compliquer la vie des entreprises russes, avec des biens plus difficiles à trouver ou plus chers, on peut se dire que c’est efficace. Mais si on ne veut plus du tout que les Russes aient accès à tel ou tel produit, alors c’est utopique, ce n’est pas possible », résume Carl Grekou, économiste du CEPII. « Une fois qu’un équipement sort des pays occidentaux et qu’il n’y a pas de contrôle, s’il y a une demande en Russie, elle sera satisfaite par des intermédiaires. Il y a toujours des marchés parallèles. La sanction efficace reste une pure illusion ». Et le contournement devient une activité florissante.

Ci-dessous les réponses complètes des entreprises contactées :

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