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Propaganda Machine

Dans les secrets de la « Compagnie », le réseau russe chargé d’étendre l’influence de Moscou sur trois continents

La « Compagnie » est un réseau d’experts chargé d’orchestrer des campagnes de désinformation au profit de la Russie à travers le monde. Grâce à une fuite de données inédite, nous révélons les coulisses de son organisation. Dotées d’importants moyens financiers et pilotées par le service des renseignements extérieurs russes (SVR), ces opérations s’étendent du Mali à la Bolivie, en passant par l’Afrique du Sud. Avec à chaque fois pour but de façonner l’opinion publique et consolider les intérêts de Moscou à l’étranger. Ce premier article inaugure la série Propaganda Machine.

Forbidden Stories et ses partenaires ont eu accès à 1 431 pages de documents internes détaillant la stratégie d’influence russe à l’échelle mondiale en 2023 et 2024 (Crédit : Forbidden Stories)

Nos révélations
  • 76 documents exclusifs composés de 1431 pages analysés par Forbidden Stories et ses partenaires révèlent les opérations d’influence de la « Compagnie », un réseau russe anciennement piloté par des proches d’Evgueni Prigojine et depuis fin 2023 sous la houlette du SVR, d’après des sources sécuritaires européennes.
  • Nos analyses ont permis d’identifier plus de 60 agents russes. En mai 2024, le réseau aurait même atteint 98 agents répartis entre Saint-Pétersbourg, l’Afrique, l’Amérique Latine et le Moyen-Orient. 
  • Ce projet a été pensé dès l’été 2023, dans le but de créer une « confédération de l’indépendance », présentée comme le « centre de l’expansion future de l’influence russe » en Afrique. 
  • Doté d’un budget de 7,3 millions d’euros sur 10 mois, la « Compagnie » a mené des campagnes médiatiques ciblées entre janvier et octobre 2024 dans trois continents.
  • Les plans de la « Compagnie » ambitionnent de supplanter les institutions occidentales actives en Afrique, d’influencer le débat public dans les pays ciblés et faire avancer les intérêts russes.
  • Mises en œuvre pour la première fois en République centrafricaine, les opérations de désinformation sont désormais menées dans une trentaine de pays du « Sud global ».

Par Léa Peruchon et Eloïse Layan

14 février 2026

Avec Sofia Álvarez Jurado

Il n’était qu’un pion. À partir de 2019, le journaliste centrafricain Ephrem Yalike est devenu un « petit télégraphiste » au service de la propagande russe dans son pays.

En rédigeant seulement trois articles, à 45 euros chacun, il gagnait plus que son salaire mensuel habituel. Ses articles diffusaient des éléments de langage pro-russes, faisaient la promotion du groupe Wagner ou relataient l’organisation de manifestations anti-ONU… Jusqu’au jour où tout a basculé. Soupçonné d’être une taupe et menacé de mort par ses employeurs russes, il a fui la Centrafrique en pirogue, au péril de sa vie. En novembre 2024, Forbidden Stories publiait son témoignage et détaillait son activité durant ses deux ans et demi passés au service des spécialistes russes de la propagande en Centrafrique. Le jeune journaliste était l’un des discrets rouages de cette machine à désinformer conçue par Moscou afin de promouvoir et défendre ses intérêts au-delà de ses frontières.

À l’époque, la Centrafrique sert de laboratoire destiné à tester les méthodes d’influence de la Russie à l’étranger. Aujourd’hui, une fuite de données inédite révèle le rôle essentiel du pays pour les Russes : une « plateforme stratégique » et idéologique. Plus qu’un banc d’essai, la Centrafrique est une « carte de visite pour les pays africains dans le cadre de leur coopération avec la Russie » soulignent les auteurs d’un rapport inédit intitulé « Confédération de l’indépendance ». Ce document n’est pas daté, mais les références à des événements passés et à des projets à venir permettent de situer sa rédaction en août 2023. L’importance de la Centrafrique est clairement décrite par Moscou : « Perdre le contrôle de la situation en République centrafricaine affaiblit l’autorité de la Russie sur l’ensemble du continent » souligne un autre document daté de 2023.

7,3 millions d’euros dédiés à la désinformation

Au total, soixante-seize documents internes à la « Compagnie » – l’appellation utilisée par ce réseau pour se désigner – ont été transmis de manière anonyme à la rédactrice en chef du média panafricain The Continent. Ces archives, composées de 1 431 pages en russe, comprennent des plans stratégiques, des biographies de collaborateurs, des rapports opérationnels, des documents comptables ainsi que des bilans de campagnes de désinformation menées entre janvier et novembre 2024. Un consortium d’investigation réunissant Forbidden Stories, The Continent, All Eyes On Wagner, Dossier Center, openDemocracy, iStories et plusieurs journalistes russophones indépendants a enquêté sur ces documents durant plusieurs semaines. Grâce à des recherches en sources ouvertes, une comparaison avec des enquêtes précédentes et l’expertise de sources sécuritaires européennes, nous avons pu confirmer que ces documents et leur contenu sont authentiques.

Dans ce nouvel épisode de « Propaganda Machine », notre série d’enquêtes sur la désinformation russe à travers le Sud global, cette fuite de données offre un aperçu inédit des opérations d’influence russes, élaborées depuis Saint-Pétersbourg et déployées ensuite dans plus de trente pays. Le réseau est tentaculaire : près de 90 politologues – autrement dit des spin doctors russes, spécialistes des relations publiques et experts des campagnes sur les réseaux sociaux, sillonnent l’Afrique et l’Amérique latine en lien direct avec les bureaux de l’organisation située à Saint-Pétersbourg. Il ne s’agit pas de campagnes de lobbying classiques. Les documents démontrent que ces opérations mêlent influence politique, désinformation et relations étroites avec les services de sécurité, dépassant largement les pratiques habituelles du secteur.

 

La « Compagnie » a travaillé « à l’éviction des États-Unis et de la France du continent Africain ». En Bolivie, la « Compagnie » a essayé de détourner l’attention de la population après que le régime ami au pouvoir a été accusé d’avoir organisé un faux coup d’État. Au Sénégal, les agents russes ont planché sur « un scénario de prise de pouvoir par les militaires » autrement dit, un coup d’Etat. D’après les documents, le budget destiné à 10 mois de travail, de janvier à octobre 2024 s’élevait à près de 7,3 millions de dollars. Soit environ 750 000 dollars par mois destinés à articuler les volets « sciences politiques » et médiatiques du projet global d’influence russe.

Rapport interne sur le placement des articles, vidéos et publications sur les réseaux sociaux en août 2024, avec un budget de 340 000 dollars pour le projet “Ouest” (“Magadan”).

Le paiement en échange d’une couverture médiatique constitue l’une des tactique dominante de ces opérations d’influence : les dépenses mensuelles fléchées vers la publication d’articles dépassent souvent les 300 000 dollars par mois. Certains journalistes ou médias ont été payés jusqu’à 600 dollars au Bénin, 2 500 dollars en Argentine, voire 10 000 dollars pour un papier sur la Libye selon les tableaux financiers analysés par Forbidden Stories et ses partenaires. Des centaines de journalistes sont recrutés pour relayer les éléments de langage de la « Compagnie ». 

Quant à la radio centrafricaine Lengo Sengo, qui avait qualifié la première enquête de Forbidden Stories « d’allégations mensongères », les documents internes révèlent son rôle central de la campagne russe en Centrafrique. En mai 2024, un budget tutoyant les 100 000 dollars était en partie destiné à financer le fonctionnement de ce média. La République centrafricaine est, à cette période, le pays où les dépenses sont les plus élevées, suivie par le Mali, l’Afrique du sud  puis le Niger. Des montants élevés, laissant entrevoir les ambitions du réseau dans la région.

La ceinture russe pour reformater l’Afrique

Pour saisir la logique d’ensemble, il faut remonter à 2023, date de l’un des plus anciens fichiers issus de cette fuite. Le document révèle l’existence d’un projet, baptisé « Confédération de l’indépendance », resté secret jusqu’ici. Présentée comme le « centre de l’expansion future de l’influence russe », cette confédération doit permettre de démanteler ce que les auteurs qualifient de « ceinture d’instabilité construite par l’Occident ». Les auteurs de ce rapport envisagent de « créer les conditions pour répondre à la demande des pays africains en matière d’indépendance vis-à-vis de la politique coloniale de l’Occident collectif », accusant au passage la France d’avoir formé cette ceinture avec « l’aide de groupes islamistes d’orientation fondamentalistes, à partir des années 1990 ». 

Première page du document interne “Confédération de l’indépendance” (daté, par déduction, d’août 2023), exposant la stratégie pays par pays pour les mois à venir. Graphisme : Sofía Álvarez Jurado / Forbidden Stories

Dans une grande partie du continent africain, Moscou a bien identifié un argument stratégique pour rallier les pays africains à sa cause : exploiter le ressentiment envers les anciennes puissances coloniales et leurs alliés, notamment la France. Dès les premières pages, la feuille de route est explicite. Il s’agit d’atteindre «  l’image des pays occidentaux en tant que partenaires politico-militaires fiables », « de transformer le néocolonialisme de la France, du Royaume‑Uni et des États‑Unis en objet de controverse internationale », et « de perturber la logistique militaire de l’AFRICOM » (le commandement militaire américain pour l’Afrique, NDLR). Le but ultime est clairement formulé : « la Compagnie travaille actuellement sur un plan de reformatage de l’espace africain, avec la création d’une ceinture de régimes amis de la Fédération de Russie ».

Cette stratégie prend une dimension concrète avec la création, en septembre 2023, de l’Alliance économique du Sahel (AES), réunissant le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Dans ces trois pays, des coups d’État militaires ont renversé les gouvernements en place, accompagnés d’un discours marqué par un fort rejet de l’influence occidentale. Si l’influence russe sur cette alliance était soupçonnée, les documents internes révèlent une implication bien plus profonde. Médias européens bloqués, ONG interdites, accords de coopération militaro‑technique résiliés : le bilan des victoires passées est dressé. Les agents de moscou revendiquent un rôle déterminant dans la genèse de cette alliance. Le plan en cours prévoit ensuite, dès les premiers mois de 2024, une extension vers d’autres pays africains afin de constituer « la plus grande coalition anti-occidentale d’Afrique ».

Pour y parvenir, le document décline des stratégies pays par pays. Il préconise notamment « d’exporter la sécurité vers les pays voisins sur la base de l’expérience de la libération du territoire de la République centrafricaine […] par les spécialistes de Wagner ». Au Tchad, l’objectif est de sortir le pays « de la sphère d’influence de la France et des Etats-Unis » en « limitant la capacité des forces françaises à utiliser leur base militaire pour violer l’espace aérien » des pays voisins. Cette dynamique contraindrait à terme N’Djamena, « pris en étau par des forces pro-russes – à se tourner vers une coopération accrue avec le Russie ». Dans un autre document, l’objectif affiché en Libye est de « conduire la situation jusqu’au chaos total » afin de déstabiliser l’économie des pays européens dépendants du pétrole libyen. De nombreux éléments de cette feuille de route ont depuis été mis en œuvre, comme en témoigne un document intitulé « Plan de travail » daté de septembre 2024.

Work plans drafted and results obtained by Russian influence agents in Africa and Latin America in September 2024—original version on the left, English translation on the right (Graphic design: Sofía Álvarez Jurado / Forbidden Stories).

De Prigojine au SVR, les mutations de la « Compagnie »

L’ombre d’un homme plane derrière ces opérations : Evgueny Prigojine. Mort dans l’explosion de son avion le 23 août 2023, deux mois après une tentative de putsch qui avait conduit ses hommes à quelques encablures de Moscou. Loin d’avoir disparu avec son fondateur, la « Compagnie » s’est réorganisée, et même renforcée. Ses membres continuent de rendre hommage à leur ancien chef. Parmi les 200 pages de notes de frais analysées par Forbidden Stories, figure une commande de 245 œillets – fleurs très prisées en Russie, symbole de mémoire et de deuil – pour un montant de 12 347 roubles (160 dollars), passée exactement un an après la disparition de l’oligarque.

Ces spins doctors seraient progressivement passés sous la houlette du service des renseignements extérieurs de la Russie (SVR). Cette proximité apparaissait déjà à plusieurs reprises dans le document interne de 2023. Le SVR y était présenté comme un partenaire sollicité pour « introduire un agent d’influence au sein de la direction de la MINUSCA (Mission Onusienne en Centrafrique, ndlr) » ou pour « présenter à la Compagnie les informations disponibles concernant les projets de la France et des États-Unis relatifs à leur présence politico-militaire au Sahel », afin de limiter l’« influence destructrice » des puissances occidentales. L’aide du service était sollicitée afin qu’un « agent opérationnel » puisse remplacer l’ambassadeurs russe à Madagascar ou encore pour s’assurer que le ministère russe de la Défense n’entrave pas les opérations du groupe Wagner en Centrafrique et en Libye, confirmant au passage des rivalités internes au sein de l’appareil d’État russe.

Selon des sources sécuritaires européennes consultées par Forbidden Stories, le SVR est passé d’un rôle d’assistance à celui d’instance chargée de superviser directement ces opérations dès la fin de l’année 2023.

Établir un lien financier entre la compagnie et le service des renseignements extérieurs russes reste toutefois compliqué : les budgets semblent pour partie gérés en espèces, compliquant le suivi des flux financiers. Mais les chefs de projets, eux, ne changent pas.

De gauche à droite : Sergueï Mashkevich, Sergueï Klyukin et Artem Gorny, anciens membres de la galaxie Prigojine et qui occupent toujours des postes de haut rang au sein de « La Compagnie » (Crédit : réseaux sociaux).

Les anciens collaborateurs d’Evgueni Prigojine sont toujours bien présents dans la « Compagnie ». Parmi eux, Sergueï Vasilievich Mashkevich occupe une place centrale. Sa biographie détaillée figure parmi les documents divulgués : depuis son entrée dans l’organisation en octobre 2018, il a occupé plusieurs postes stratégiques, dont celui de chef de mission au Soudan. En 2024, Mashkevich a joué un rôle crucial dans la stabilisation du régime de Luis Arce, le président de la Bolivie à l’époque. « Il a participé directement à l’élaboration et l’approbation d’une stratégie visant à atténuer les effets de la tentative ”d’auto-coup d’État” […] en envoyant un groupe de spécialistes à la Paz » d’après cette biographie élogieuse rédigée par ses collaborateurs. Décrit comme un spécialiste « capable de prendre des décisions réfléchies et de trouver des approches innovantes et rationnelles pour résoudre les tâches qui lui sont confiées », il est présenté comme la tête pensante du réseau. À ses côtés figure Sergueï Sergeyevich Klyukin. Il opère depuis les bureaux de l’organisation situés à Saint-Pétersbourg. Lui aussi est un ancien lieutenant de Prigojine, passé par le Soudan. Mais jusqu’ici son rôle stratégique au sein du réseau n’avait pas été dévoilé publiquement. Depuis janvier 2024, il supervise le travail des unités d’analyse – composées de 34 spécialistes – chargées de surveiller la situation dans quinze pays. Artem Vitalyevich Gorny complète ce trio. Les registres financiers et les reçus des documents qui ont fuité montrent que Gorny supervise directement les notes de frais et la logistique de l’organisation.

Sur le terrain, d’autres agents prennent ensuite le relais, comme le montrent des copies de billets d’avion pour Bamako, Johannesburg ou Dubaï consultées par Forbidden Stories et ses partenaires. Alors que beaucoup opèrent en secret, les données révélées dans les documents et des sources sécuritaires ont permis à notre consortium d’identifier au moins soixante agents, sur la quasi-centaine employés par ce réseau.

Renseignements, propagande et déstabilisation

Document après document, les noms de code se succèdent : projet Magadan à l’Ouest, projet RCA Médias en Afrique centrale, projet Lipetsk au Moyen-Orient… La fuite de données révèle pour la première fois l’ampleur réelle de ce projet mondial mené sur une période de quatre mois, entre février et mai 2024, et ensuite baptisé « Global South » (« Sud global », NDLR).

La méthode est éprouvée. Pour chaque pays ciblé, la même séquence est décrite. Après la phase de préparation – faite de sondages, de cartographie des acteurs, d’approche de personnalités politiques de haut rang et d’infiltration progressive des relais d’opinion – les opérations de déstabilisation peuvent être déclenchées et amplifiées par les médias locaux. 

En Afrique du Sud, par exemple, des mugs à caractère raciste ont été commandés par les Russes pour l’anniversaire du chef de l’Alliance Démocratique (DA), parti d’opposition au Congrès National Africain (ANC) et historiquement perçu comme majoritairement soutenu par des électeurs blancs, dans le but de ternir encore davantage l’image du « parti blanc ». En Namibie, à l’approche des élections présidentielles de 2024, les opérateurs russes ont fabriqué et diffusé une fausse lettre attribuée au Royaume-Uni, l’accusant de financer secrètement l’opposition en échange d’avantages liés à l’extraction pétrolière. L’effet fut immédiat et massif : selon leurs propres estimations, la nouvelle a touché 1,7 million de personnes sur les réseaux sociaux, provoquant un démenti officiel. L’objectif visant à discréditer l’opposition et renforcer l’image du parti au pouvoir pro-Russe a ainsi été atteint.

Capture d’écran (à gauche) d’un document interne daté du 11 avril 2024, répertoriant les « campagnes d’information en cours », dont celle sur les mugs racistes. Traduction de ce document en français et capture d’écran d’une publication sur X relatant la campagne datant de mars 2024 (à droite).

D’autres campagnes n’ont pas connu de tels succès. Au Sénégal, par exemple, un coup d’État était envisagé dans le document d’août 2023 « pour engager un rapprochement avec la Russie », dans lequel « le SVR devait soutenir les forces armées locales à l’aide de forces russes officielles » si le putsch était mis en œuvre, avec pour directive finale de « réprimer ou encourager les manifestations civiles, selon le scénario choisi »

Captures d’écran d’un document de 2023 dans lequel un plan stratégique est élaboré pour le Senegal. (Graphisme : Sofía Álvarez Jurado / Forbidden Stories).

Ces campagnes d’ingérence politique sont doublées d’offensives économiques. Les documents consultés par Forbidden Stories et ses partenaires révèlent le rôle central joué par les opérateurs russes dans la définition des objectifs géostratégiques de Moscou. Dans un document de février 2024, la « Compagnie » revendique par exemple la paternité du nouveau code minier du Mali, présenté par la junte au pouvoir un an plus tôt. L’objectif est double : discréditer les acteurs étrangers et réviser les contrats existants au profit des entreprises et investisseurs russes. En Angola, le projet du Corridor de Lobito, artère ferroviaire vitale pour l’exportation des minerais, est identifié comme la cible prioritaire d’une campagne de désinformation visant les gestionnaires américains et européens de cette infrastructure critique. Au Niger, la « Compagnie » écrit avoir mené une opération similaire contre la société française Orano. Selon les documents internes, la pression médiatique orchestrée a contribué à la décision des autorités nigériennes de révoquer les licences d’exploitation des gisements d’uranium de la mine d’Imouraren octroyées à la firme française. Une illustration de ces campagnes combinant lobbying, influence et désinformation visant à remodeler l’économie des ressources stratégiques.

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Sur l’ensemble des terrains envisagés, les plans russes intègrent souvent une composante anti-ukrainienne. Dans plusieurs pays africains, par exemple, une campagne coordonnée par Sergueï Klyukin intitulée « L’Ukraine est un pays qui soutient les terroristes en Afrique » illustre la manière dont Moscou cherche à imposer un discours global destiné à façonner l’opinion publique et à légitimer l’invasion de son voisin ukrainien. En août 2024, en Argentine, la compagnie revendique le déploiement d’une banderole dénonçant le soutien à Kiev lors d’un match de football de première division au stade Libertadores de América. Cet épisode, en apparence anodin et isolé, s’inscrit en réalité dans une stratégie bien plus large. 

Ces documents sont, de fait, destinés à un usage interne. Leur lecture révèle le parti-pris de ses auteurs, saluant leurs exploits présumés – quitte à s’attribuer les mérites revenant à d’autres organisations – et passant systématiquement leurs échecs sous silence. . Contactés, l’ensemble des acteurs de ce réseau ainsi que le service des renseignements extérieurs russes n’ont pas répondu à nos questions. Si l’efficacité et l’impact réels restent difficiles à mesurer, l’ampleur et la régularité de ces campagnes témoignent d’une stratégie globale à long terme. Leur existence révèle clairement les ambitions et les moyens déployés par la Russie pour imposer son récit et ses intérêts, sans aucun fard.

C’est ce que nous révèlerons dans nos prochaines publications, en décryptant la structure qui se cache derrière ce réseau tentaculaire, de Saint-Pétersbourg à la Bolivie. Nous y montrerons comment il façonne la région du Sahel, orchestre plusieurs campagnes en Amérique latine et intègre des campagnes de dénigrement contre des partis politiques dans le cadre de sa stratégie globale.

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Plans de travail rédigés puis des résultats obtenus par les agents d’influence russes en Afrique et en Amérique latine en septembre 2024 – version originale à gauche, traduction française à droite. (Graphisme : Sofía Álvarez Jurado / Forbidden Stories).