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Silence sur les ondes : enquête sur le gouverneur de Kaboul
Promu gouverneur de Kaboul fin 2023, Aminullah Obaid a fait ses armes dans le centre de l’Afghanistan, dans la province du Daykundi. Un homme intraitable, derrière une bonhomie apparente. Les journalistes d’une radio locale en ont fait les frais. Leur rédacteur en chef, jugé critique du régime, a été condamné à un an de prison pour avoir accusé le gouverneur du détournement d’une partie de l’aide humanitaire. Forbidden Stories et Etilaatroz ont enquêté sur ce gouverneur, inconnu du mouvement taliban avant leur retour au pouvoir en 2021.
Interview d’Aminullah Obaid par Sultan Jawadi en décembre 2021 pour Radio Nasim. À son arrivée au pouvoir, Aminullah Obaid se montre affable devant les journalistes (Crédit : Radio Nassim).
- La radio afghane « Radio Nasim » a cessé d’émettre dans la province du Daykundi et son rédacteur en chef Ali Jawadi se cache aujourd’hui au Pakistan. Forbidden Stories a eu accès à la décision de justice (fatwa) contre Jawadi. Il est notamment accusé d’avoir fourni des informations sur le racket des ONG par le pouvoir taliban.
- L’actuel gouverneur de Kaboul, Aminullah Obaid, est le premier à s’en être pris aux journalistes de Radio Nasim. Plus de vingt témoignages ont permis de retracer le parcours de ce proche du cofondateur du mouvement taliban.
- Des témoignages exclusifs, issues de documents internes du SIGAR (le bureau de l’inspecteur général spécial pour la reconstruction de l’Afghanistan) accusent les autorités talibanes d’avoir détourné de l’aide humanitaire.
Par Eloïse Layan
13 avril 2026
Dans cette ville du Pakistan où il s’est exilé, et qu’il préfère tenir secrète, les journées du journaliste afghan Sultan Ali Jawadi sont pavées d’angoisse. Chaque jour, il craint d’être rapatrié de force en Afghanistan.
La police pakistanaise intensifie ses raids, cible quartier après quartier ; en 2025, 942 000 Afghans ont dû quitter le Pakistan, selon les Nations unies. Pour Jawadi, un retour forcé signerait son arrêt de mort. Fin 2025, après un énième interrogatoire, il a fui ses montagnes de l’Hindou Kouch, dans le Daykundi, une province voisine des célèbres Bouddhas de Bamiyan. Jawadi est une figure – et surtout une voix – connue de cette province à majorité hazara, alors que les talibans sont majoritairement pachtouns. Rédacteur en chef de Radio Nasim, l’antenne locale la plus écoutée de la région avec 300 000 auditeurs, il défend des idées progressistes, pour le droit des femmes et l’éducation. Et, depuis la reprise du pouvoir par les Talibans en août 2021, essaie tant bien que mal de garder sa liberté de ton. En ce mois d’août 2025, quatre ans après la prise de Kaboul par les talibans, c’est la douzième fois que Jawadi est arrêté. La fois de trop. Le journaliste va capituler, et Radio Nasim cesser d’émettre : « Pendant treize ans, nous étions la voix de l’espoir, de la douceur, de l’éveil et de la vie. Aujourd’hui, le coeur lourd, nous devons dire : “Nous ne pouvons plus continuer.” »
Depuis le retour des talibans au pouvoir, une chape de silence est tombée sur le pays. Plus de 75 journalistes ont été arrêtés, des centaines ont fui l’Afghanistan. Quant aux femmes, 95 % d’entre elles ont dû quitter la profession, selon la Fédération internationale des journalistes. Toute critique du pouvoir est condamnée, et « le simple fait d’écrire sur un accident de la route peut être problématique », rapporte un journaliste désormais exilé, sous le couvert de l’anonymat. Pourtant, de la France, des États-Unis ou du Canada, des rédactions en exil continuent de scruter le régime, à l’aide de réseaux de correspondants anonymes.
Jawadi à l’antenne de Radio Nasim, avant son exil.
Pour redonner voix à Radio Nasim, Forbidden Stories a enquêté sur celui qui, le premier, s’en est pris à ses journalistes : Aminullah Obaid, l’ancien gouverneur de la province. C’est lorsque Obaid est directement mis en cause par la radio, notamment accusé d’avoir participé au détournement d’aide humanitaire, que Sultan Ali Jawadi est arrêté, puis condamné à un an de prison. Avec le média d’investigation afghan Etilaatroz basé à Washington, Forbidden Stories a retracé le parcours de cet inconnu du pouvoir taliban, si discret sur son passé, et dont l’influence se mesure pourtant à sa promotion. Fin 2023, Obaid est nommé gouverneur de Kaboul.
Accusations de « propagande » et d’« espionnage »
À son arrivée dans le Daykundi, en 2021, Obaid donne à voir l’image d’un taliban modéré. À peine plus de trois mois après la prise du pouvoir des talibans, il accorde même une interview filmée de près de quarante minutes à Radio Nasim. L’air bonhomme, le sourire aux lèvres, il détaille à Jawadi sa politique et ses promesses. Jawadi reste critique, il le questionne sur les déplacements forcés de population, les droits des femmes, et la situation économique de la région.
Interview d’Aminullah Obaid par Sultan Jawadi en décembre 2021 pour Radio Nasim. À son arrivée au pouvoir, Aminullah Obaid se montre affable devant les journalistes (Crédit : Radio Nassim).
« Il voulait avoir de bonnes relations avec les médias, afin que nous rapportions ses succès dans la province », rapporte un journaliste de la région. Plusieurs membres de la société civile qui l’ont rencontré le décrivent comme « sociable », « affable » – « face à lui, j’ai même osé critiquer certaines politiques du régime, notamment sur l’accès des filles à l’éducation», rapporte un professeur, « avant d’être emprisonné peu de temps après ». Se dessine alors un tout autre visage : celui d’un homme intraitable.
Accusations de « propagande » et d’« espionnage »
« Les talibans peuvent vous écouter, et même acquiescer, mais à la fin des fins ils feront toujours ce que leur autorité suprême leur dicte. Et c’est exactement ce qu’ils ont fait pendant les négociations avec les États-Unis à Doha ! » rappelle Javid Ahmad, ancien ambassadeur d’Afghanistan aux Émirats arabes unis. Depuis la prise de Kaboul, Ahmad s’est attelé à compiler des informations sur ces nouveaux hommes du régime dans son outil Taliban Leadership Tracker.
Au journaliste Sultan Ali Jawadi il est reproché d’avoir « rapporté que les gens de la région sont pauvres ». C’est l’un de ses « crimes », selon la plainte déposée contre lui par la direction du renseignement du Daykundi, et selon la fatwa qui s’en est suivie. Accusé de « propagande » contre le régime et d’« espionnage », Jawadi connaît les interrogatoires, la torture et la détention. En décembre 2023, il est condamné à un an de prison. À cette époque, les procès contre les journalistes restent rares. Le document de la Cour suprême de l’Émirat islamique d’Afghanistan – le nom que les talibans donnent à leur régime – que Forbidden Stories s’est procuré liste ses huit autres « crimes » : Jawadi est accusé d’avoir fourni des informations à des institutions et des médias étrangers sur la fermeture des écoles pour filles ; il leur aurait rapporté que des journalistes ont été « menacés et battus » ; il les aurait aussi renseignés sur le clientélisme dans l’administration. Surtout, premier chef d’accusation, il leur aurait livré des informations sur le racket des ONG par les autorités locales, ce que Jawadi dément. L’équipe a par ailleurs pris la précaution de ne pas signer les articles critiques à l’égard du pouvoir publiés sur leur site. La peine sera laissée à la discrétion du juge : pas besoin de preuve, pas besoin de témoin. « En matière de droits d’Allah le Tout-Puissant, le témoignage de deux individus ou d’une seule personne juste – même si ces deux témoins sont cachés – suffit à établir le Ta’zir », soit la peine prononcée, rappelle la fatwa.
Extraits des accusations contre Jawadi, établies par les services de renseignements du Daikundi, et adressés à la Cour.
Dans la province, les personnes auxquelles Radio Nasim donnait régulièrement la parole craignent désormais pour leurs vies. « Nous étions très souvent à la radio, nous parlions de liberté, d’éducation des femmes, nous combattions l’extrémisme religieux », rapporte un défenseur des droits humains – qualifié par les talibans de « reporter, espion et collaborateur d’organisations internationales [qui a] orienté la pensée de la jeunesse vers une mauvaise direction ». Menacé de mort, il voit son nom figurer sur une « liste établie par les talibans » de personnes à éliminer, selon un e-mail de la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (MANUA) consulté par Forbidden Stories. Il doit être éliminé : « Les autorités dans les Central Highlands [hautes terres du centre de l’Afghanistan] doivent renforcer leurs activités contre les espions et les hypocrites dont les noms figurent ci-dessous ; ils doivent être supprimés, assassinés, et leurs biens détruits », dicte le document. Une preuve de l’existence de kill lists (listes de personnes à abattre) et de directives centrales que les gouverneurs locaux se chargent d’appliquer. Selon les témoignages de cinq sources recueillis par Etilaatroz, dans le Daykundi, Obaid met sur pied un petit groupe de collaborateurs, chargés de mener des enquêtes sur des militants des droits humains, de les interroger et de les torturer.
Aucune trace des activités d’Aminullah Obaid avant 2021
Lorsqu’il est nommé dans le Daykundi, Obaid est un nouveau visage du pouvoir taliban. De son parcours, des services rendus au mouvement, rien ne filtre. Il est pourtant très actif sur son compte X (anciennement Twitter), créé en 2022. Dans ses posts, Aminullah Obaid inaugure un terminal routier, contrôle des checkpoints, visite un camp de rapatriés du Pakistan et d’Iran, multiplie les conférences de presse… où sans surprise, il défend le régime : « Nous devons préserver ce système », déclare-t-il devant un parterre de gouverneurs en décembre 2025. Mais de son passé, de ses activités avant la reprise du pouvoir par les talibans. Or, depuis 2021, les talibans ont nommé des centaines d’individus à des postes stratégiques. « Il est crucial de connaître leurs passé, peut-être violent, leurs soutiens, leurs compétences techniques. Et, parfois, de savoir tout simplement à qui on a affaire », estime l’analyste Javid Ahmad.
Nombre de gouverneurs sont d’anciens commandants talibans. Les identités sont parfois cachées, explique Shahmahmood Miakhel, qui fut le ministre de la défense de l’ancien président Ashraf Ghani (2014-2021). « Même le porte-parole du régime, Zabihullah Mujahid, on ne connaît pas son vrai nom ! Ces gens-là ont été habitués à prendre le pouvoir et à le perdre, à masquer leur identité et leur passé, à éviter les sanctions. »
À gauche : compte X d’Aminullah Obaid ( Crédit : X / Capture d’écran Forbidden Stories).
À droite : photo d’Aminullah Obaid pendant la guerre : “Le premier a un M4 américain, le second un AK-47 russe. Nous n’avons pas fabriqué des armes pour tuer des innocents, mais ceux qui viennent pour nous tuer, nous les combattrons avec leurs propres armes. Des combattants Talibans sur une voie principale de la province de Farah”.
Forbidden Stories et Etilaatroz ont repéré de rares photos d’Obaid, postées sur Twitter par un compte pro-taliban en 2020, avant son arrivée au pouvoir. Sur l’une d’elles, coiffé d’un turban bleu, AK-47 en bandoulière, il est entouré de deux autres combattants. La légende du tweet : « Ceux qui sont venus pour nous tuer, nous les combattons avec leurs propres armes. » Une source sécuritaire explique qu’Aminullah Obaid aurait été à la tête d’un « front » taliban dans le Hazaradjat, qui inclut le Daykundi, pendant l’insurrection des talibans, et qu’il fut l’un de leurs gouverneurs fantômes pendant la République, en 2007. Une autre source dans les renseignements complète : « Il a été gouverneur fantôme du Daykundi, mais aussi de la province de Baghlan. Il a commandé un grand nombre de combattants. »
Aminullah Obaid et “Mullah Brother”, co-fondateur du mouvement Taliban, numéro 2 du régime (Crédit : Facebook / Capture d’écran Forbidden Stories).
Une vingtaine de témoignages, recueillis par Etilaatroz dans plusieurs provinces d’Afghanistan (Farah, Hérat, Nimroz), notamment de personnes qui ont croisé sa route, ont permis d’en savoir plus sur le nouvel homme fort du régime (tous les témoignages ont été anonymisés pour des raisons de sécurité). Aminullah Obaid – son vrai patronyme à l’état civil – serait originaire du village de Gajgin (district de Pusht Rod), dans la province de Farah, dans l’ouest du pays, près de la frontière iranienne. Il est le « fils d’un homme qui n’avait pas de lien avec les talibans et était connu pour son bon caractère », rapporte l’un des interviewés. Pendant la guerre, après la chute du premier régime taliban, en 2001, c’est chez Obaid que se réfugie le cofondateur du mouvement des talibans, le mollah Abdul Ghani Baradar, selon une source. Alors en fuite, celui qui est surnommé « Mullah Brother » serait resté six mois chez Obaid.
En plus de son appartenance tribale (Obaid est de la tribu pachtoune des Noorzai, tout comme l’émir Haibatullah Akhundzada, le chef suprême des talibans), ce lien privilégié expliquerait l’ascension d’Obaid, selon deux témoignages. En juin 2025, Obaid était d’ailleurs pris en photo en train de prendre le thé avec le mollah Abdul Ghani Baradar, aujourd’hui vice-premier ministre de l’Émirat islamique d’Afghanistan, assis sur une pelouse soignée, devant des parterres de coquelicots.
L’aide humanitaire, enjeu crucial pour l’Afghanistan
Interrogés, des habitants de la province de Farah se souviennent qu’Obaid avait été accusé d’avoir « extorqué de l’argent à des commerçants, à des investisseurs et à des propriétaires de serres horticoles » avec son frère, surnommé « Mullah Masoom ». « Parce qu’ils étaient armés et avaient des forces talibanes avec eux, ils ont pu se faire de l’argent pendant la guerre, en en gardant une part pour eux, et en donnant une autre part aux talibans », rapporte un témoin.
La corruption, le détournement de fonds : un dossier tabou. Radio Nasim est accusée de s’y être attaqué. Le sujet est particulièrement sensible : la prise du pouvoir par les talibans s’est accompagnée d’une promesse de droiture, et de lutte contre la corruption – dont les gouvernements de la République étaient coutumiers. Le premier chef d’accusation contre le journaliste Sultan Ali Jawadi est d’avoir « fourni des rapports aux Nations unies déclarant que les autorités de l’Émirat islamique extorquent de l’argent des organisations [humanitaires] » – ce que Jawadi nie. Dans le Daykundi, le détournement de l’aide humanitaire est alors un enjeu réel pour la MANUA, qui supervise les activités humanitaires dans le pays. Au point qu’en 2022 l’aide est suspendue temporairement. Quinze ONG stoppent leurs opérations.
« Il y a des provinces où le gouverneur est plus raisonnable »
Le point d’achoppement : Aminullah Obaid. « Le Daykundi est une région où nous avons eu beaucoup de problèmes avec un certain gouverneur. Il y a des provinces où c’est plus simple, où le gouverneur est plus… raisonnable, je dirais », explique, sous le couvert de l’anonymat, un employé de la MANUA. « C’est allé au clash entre Obaid et les Nations unies», résume un expert occidental. « Dans le Daykundi, il y avait une problématique de détournement de l’aide, avec des listes de bénéficiaires imposés par le gouverneur… et, parmi eux, des proches des talibans. »
Des milliards ont été dépensés dans le pays, depuis longtemps dépendant de l’aide humanitaire. Du temps de la République, 75% du budget du gouvernement était alimenté par l’aide internationale, et celle-ci représentait 45% du PIB du pays. Près de 5 milliards de dollars par an ont été injectés dans le pays entre 2002 et 2021. « Il faut garder à l’esprit que ces dernières années, même si les détournements existent, cela n’a rien à avoir avec la corruption du précédent gouvernement [sous la République], qui atteignait des proportions inimaginables, notamment au vu des montants de l’aide qui étaient énormes. […] Les flux d’argent aujourd’hui sont incomparables. » rappelle Jean-François Cautain, ancien ambassadeur de l’Union européenne, longtemps établi à Kaboul. Début 2025, les États-Unis ont stoppé leur aide humanitaire à l’Afghanistan – soit 36 % de l’aide globale. L’impact des coupes est dramatique pour la population : « J’ai en tête l’OMS qui a dû fermer 364 centres de santé primaire en Afghanistan » alerte Jean-François Cautain. Le pays, confronté à une recrudescence de la faim, s’enfonce aujourd’hui dans la pauvreté. Avec un pouvoir taliban qui malgré ses serments de probité, cherche lui aussi à profiter du système.
Des témoignages inédits et accablants
Depuis 2008, un organisme public américain a inspecté les dépenses de la communauté internationale. Même après le retrait des troupes américaines du pays, en 2021, le bureau de l’inspecteur général spécial pour la reconstruction de l’Afghanistan (SIGAR) a continué de publier ses rapports d’analyse des comptes, avant d’être dissous, le 31 janvier 2026. L’un de ces rapports, « A Broken Aid System », publié en août 2025, examine le détournement de l’aide par le nouveau pouvoir. Et se propose d’en tirer des leçons, « dans l’éventualité où l’aide des États-Unis venait à reprendre en Afghanistan ». En exclusivité, Forbidden Stories a eu accès aux documents internes liés à ce rapport, jamais publiés : un ensemble de 85 interviews, menées notamment avec des acteurs de terrain. Des témoignages très risqués. Parler aux Américains peut leur valoir la mort. Pour avoir exposé la situation dans sa province, et avoir été en lien avec des institutions américaines, l’interviewé « Y » (voir ci-dessous) a été tué par les talibans. « Tout le monde a peur d’eux. Alors nous cachons la vérité », explique l’une des sources du Sigar.
Nous dévoilons pour la première fois des extraits de ces interviews :
De l’aide humanitaire serait donc détournée au bénéfice des combattants, avec la complicité active des autorités locales. Les gouverneurs eux-mêmes seraient impliqués dans certaines provinces :
Et, si la situation sécuritaire dans le pays s’est améliorée, selon au moins cinq sources, certaines agences paieraient désormais les talibans pour leur sécurité :
La distribution de l’aide humanitaire se fait aussi sur fond de discriminations, en fonction des diverses ethnies.
Forbidden Stories a pu consulter ces vidéos et photos. Des sacs de farine sont en effet infestés de vers. Sur d’autres photos, des sacs siglés « WFP » (pour « World Food Program »)avec la mention « Not for sale » (« pas à vendre »), sont disposés dans des échoppes – à vendre, donc. Preuve d’une contrebande de l’aide humanitaire. Pire, l’aide aurait été détournée vers des bases militaires, comme l’indiquent deux sources dans deux régions différentes, dont le Daykundi. « Food is money », résume l’un des interviewés. Le PAM n’a pas souhaité commenter ces allégations.
À Kaboul, Aminullah Obaid poursuit sa carrière. Dans son bureau, entouré de drapeaux des talibans, il continue de recevoir, sourire aux lèvres, des journalistes afghans, qui n’auront d’autre choix que d’aller dans son sens. En mai 2025, il a aussi rendez-vous avec des représentants de la MANUA (Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan), auxquels il demande de « se coordonner » avec l’émirat, et de se baser sur les « réels besoins de la population ». Bien installé dans la capitale afghane, Obaid cultive ses relations, rencontre chefs d’entreprise et ministres. Et s’offre aussi quelques escapades, comme une visite à Istanbul, repérée grâce à des images postées sur Facebook en janvier 2026 – alors même que le régime n’est pas reconnu par la communauté internationale et que les Nations unies viennent d’allonger la liste des talibans sanctionnés, interdits de voyage (Obaid n’en fait pas partie). Contacté via son porte-parole, Aminullah Obaid n’a pas souhaité faire de commentaire.
Les locaux de Radio Nasim en Octobre 2021, lors d’une interview d’un représentant du pouvoir taliban
En ce mois d’avril 2026, dans le Daykundi, les ondes de Radio Nasim sont toujours silencieuses. La station a recommencé à émettre dans la province voisine, à Bamiyan. Mais les équipes ont changé, de nouveaux journalistes sont à l’antenne. Ils font des reportages culturels et diffusent les discours des autorités talibanes. Sans voix critique.
Sultan Ali Jawadi, lui, cherche à quitter le Pakistan. Il espère pouvoir être accueilli en Europe. « La situation est très dure pour moi et pour ma famille, qui a dû fuir. Mais j’ai fait mon travail. J’ai fait ce qu’un journaliste doit faire : documenter les violations des droits humains par les talibans, parler des difficultés économiques rencontrées par la population, amplifier la voix des victimes, et des femmes. C’est ça, notre responsabilité. » Ne pas se taire, jusqu’au bout.
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