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Maintenir les pouvoirs amis à tout prix
Les manoeuvres des agents d’influence russes en Afrique du Sud, Namibie, et à Madagascar
Dans ces trois pays, des agents d’influence russes ont manoeuvré lors de campagnes électorales entre 2019 et 2025 selon une fuite de données consultée par Forbidden Stories et ses partenaires. À Johannesburg, des rencontres secrètes se sont tenues entre des spécialistes de la « Compagnie », un réseau piloté par le Service russe des renseignements extérieurs (SVR), et des leaders de l’ANC. À Madagascar, les agents ont soutenu puis tenté d’isoler le président Rajoelina. Campagnes de dénigrement contre l’opposition, documents fabriqués, ils ont activement soutenu des candidats jugés pro-russes. Cet article est le quatrième de la série Propaganda Machine.
Crédit : Forbidden Stories
- En Afrique du Sud, selon les documents obtenus par Forbidden Stories, des rencontres secrètes ont eu lieu entre un agent russe et Fikile Mbalula, secrétaire général de l’ANC. Le conseiller de Mbalula, Bongani Mbindwane, aurait perçu 3000 dollars par mois début 2025 en échange de ses services. La « Compagnie » est derrière plusieurs campagnes de dénigrement contre le parti d’opposition.
- En Namibie, la « Compagnie » a réalisé de fausses lettres et fausses vidéos afin de discréditer le parti d’opposition, l’IPC.
- A Madagascar, en 2023, la « Compagnie » a planifié des campagnes de désinformation afin de « contraindre » le président Rajoelina à « solliciter à nouveau l’aide de la Russie ».
Par Eloïse Layan, avec Léa Peruchon
12 mars 2026
Rendez-vous secrets à Johannesburg
Ce 23 décembre 2024, dans le salon privé de l’hôtel African Pride à Johannesburg, un agent d’influence russe – nom de code « 9477 » – et son traducteur ont rendez-vous avec l’un des hommes les plus influents d’Afrique du Sud.
Fikile Mbalula est le secrétaire général du Congrès national africain, (l’ANC, historiquement le parti de Nelson Mandela), et l’un des candidats pressentis à la présidentielle de 2029. La rencontre est secrète, mais Forbidden Stories a pu consulter le mémo rédigé par l’agent 9477. « J’ai brièvement rendu compte des résultats pour la mission 2024 » écrit-il avant de préciser que Mbalula, venu avec son conseiller Bongani Mbindwane, a remercié les Russes « pour leur assistance avant les élections » (de mai et juin 2024) et aussi « déclaré qu’il aimerait que la mission continue à aider le parti, en particulier à l’approche du scrutin de 2026 » (élections municipales). En outre, il a demandé « un soutien pour le tournage d’un film qui coïnciderait avec l’anniversaire du parti (…) et 300.000 dollars pour financer l’organisation du Congrès du Parti ». La fin de l’entrevue se conclut par des « cadeaux offerts à Mbalula, à Bongani, et à leurs familles » pour Noël, selon le compte-rendu de cette rencontre.
Les liens entre l’ANC – mouvement de lutte contre l’apartheid et membre de l’Internationale Socialiste – et la Russie sont historiques, et remontent au temps de l’Union Soviétique. Mais cette rencontre, tout comme une fuite de données de plus de 1400 pages reçue par le journal panafricain The Continent et partagée avec Forbidden Stories, révèlent un soutien bien plus direct, et bien plus officieux, à l’écart des canaux diplomatiques. Au fil des 76 documents internes à une entité dénommée la « Compagnie » – plus connue sous le nom de Politology et pilotée par le Service des renseignements extérieurs russes (SVR) – des agents d’influence russes, anciens employés d’Evgueni Prigogine, le fondateur de Wagner, rendent compte de leurs actions en Afrique et Amérique latine. Désinformation, campagnes de dénigrement, ingérences électorales, ce nouvel article de la série « Propaganda Machine » décrypte des manoeuvres politiques développées par les agents russes, en particulier en Afrique du Sud, en Namibie et à Madagascar pour maintenir au pouvoir les régimes « amis ». Des campagnes restées jusque-là secrètes.
Nez rouge, jeune amant et accusations de racisme
La signature est identique, de même que le logo. Mais « le reste est tellement mal écrit que c’en est insultant, et cela ne reflète pas la position du DA » tweete la présidente du parti libéral Democratic Alliance (DA), Helen Zille, en juin 2024, à propos d’une lettre signée de son nom. Ce document prétendument interne au DA allègue de combines politiques du parti afin d’éloigner l’ANC du pouvoir, une fois une coalition conclue. C’était un faux. « Un document fabriqué » par les agents russes révèle la fuite de données.
Six tasses à caractère raciste ont été commandées par « la Compagnie » pour décrédibiliser le parti d’opposition, DA (Crédit : Forbidden Stories).
Le site dumballiance.com, créé par des agents russes lors de la campagne présidentielle sud-africaine de 2024, représentant entre autre John Steenhuisen déguisé en clown (site désormais hors ligne) (Crédit : Forbidden Stories).
La même année, alors que l’Afrique du Sud est en pleine campagne présidentielle, les fake news et campagnes contre le DA se multiplient. Une commande de mugs racistes siglés de la phrase « There is only one race on the race » (Il n’y a qu’une race dans la course, NDLR) est passée pour l’anniversaire de John Steenhuisen, alors chef d’un parti déjà catalogué comme un « parti blanc » par ses opposants, bon nombre d’observateurs et une partie de la population. Le site dumballiance.com (alliance des idiots), reprenant le sigle du DA, est aussi mis en ligne, montrant Steenhuisen flanqué d’une perruque et d’un nez rouge, et recensant toutes les casseroles des membres du parti. Un autre faux est produit par la « Compagnie » : la facture d’une réservation d’une chambre dans le luxueux hôtel Marina Bay Sands de Singapour, pour Helen Zille et son jeune subordonné Tim Harris, présenté comme son amant.
« C’est ridicule, Tim Harris a l’âge d’être mon fils » réagit aujourd’hui Helen Zille, qui vient de fêter ses 75 ans. « Nous pensions que des campagnes étaient orchestrées, mais nous n’avions jamais suspecté une ingérence étrangère, c’est révoltant » continue l’ancienne journaliste, militante contre l’apartheid, ex-maire du Cap, et désormais candidate à la mairie de Johannesburg.
En 2024, un mois avant les élections, un budget de 118 000 dollars est débloqué par Politology pour « le développement et la mise en place de projets spéciaux », notamment les campagnes en ligne « Le DA est un parti raciste », « Brûlez le drapeau du DA », « Corruption des militants du DA ». Des tableaux de comptes que nous avons consultés font état d’une dizaine d’influenceurs sud-africains payés en moyenne 150 dollars le tweet contre le DA. L’un d’entre-eux, Ntate Williams, nous a confirmé les tarifs, environ 180 dollars aujourd’hui pour un tweet sponsorisé. Il nie cependant avoir travaillé pour des agents russes, ses « rares » tweets politiques reflétant « sa propre opinion ». « Je pense d’ailleurs qu’ils nous auraient plutôt approché par un intermédiaire local » remarque-t-il. Un autre document consulté par Forbidden Stories mentionne d’ailleurs la présence d’un intermédiaire. Rémunéré en décembre 2024, janvier, février, mars 2025, 1200 dollars par mois, Phuti Mosomane (@phutism sur X) est selon la « Compagnie » chargé des contacts avec des journaux en ligne et des « influenceurs à plus de 100.000 abonnés ». Joint par téléphone et par messages, ce dernier n’a pas donné suite à nos sollicitations. Avec l’existence d’intermédiaires, impossible de savoir si les influenceurs sont au courant de leur réel employeur.
En ce mois de mai 2024, l’Afrique du Sud est le pays du continent dans lequel la « Compagnie » investit le plus devant la Centrafrique et le Mali. En interne elle évalue ensuite l’impact de ses campagnes : 3,6 millions de personnes touchées pour une campagne intitulée « la crise énergétique de l’Afrique du Sud est la faute du DA » ; 1,2 millions pour celle contre Helen Zille et son prétendu amant. Pourtant, « celle-là je n’en avais pas entendu parler, c’est absurde » nous rapporte l’intéressée, hilare. Tout au long des 1400 pages de documents, la « Compagnie » ne met en valeur que « ses succès ». Ces chiffres triomphants sont à relativiser. En collaboration avec le média The Continent, le laboratoire Murmur Intelligence, basé au Cap, a analysé différentes campagnes en lignes de la « Compagnie ». Leurs résultats montrent un impact réel bien moindre que celui affirmé dans les documents internes. Selon eux, la commande de mugs racistes s’est par exemple « très peu propagée », avec seulement 214 posts sur le sujet.
Sokolov, matricule 9477 et agent d'influence renommé
À Johannesburg, une équipe d’au moins six « spécialistes » a loué des bureaux. Une facture fait aussi état d’une adresse dans l’un des quartiers les plus huppés de la plus grande ville d’Afrique du Sud. Précisément dans une résidence privée de Khyber Court. À la tête de la mission : Maksim Sokolov. Selon les informations obtenues par Forbidden Stories, l’agent « 9477 », c’est lui. À en croire un sondage réalisé auprès d’experts par le quotidien Novye Izvestia en 2022 , il est l’un des « meilleurs polit-technologues russes », le terme russe pour décrire un agent d’influence. Sokolov est aussi un agent sous sanctions ukrainiennes. Dans une rare interview donnée à un média régional russe en 2025, intitulée « Campagnes électorales : les secrets d’un pro », il admet avoir été basé en Afrique, « il y a déjà longtemps ». En réalité, il y était tout juste un an plus tôt. Dans cet entretien, il revendique y avoir « apporté [son] aide, avec des activités de conseil ». Interrogé sur l’intérêt de déployer des spécialistes russes en Afrique, il s’explique : « nous devions accélérer les processus (…) Ils ont tout juste passé la première vitesse alors que nous…» L’intervieweur le coupe : « vous, vous filez comme une fusée ». Contacté, Sokolov n’a pas répondu.
Partis « amis » face à partis « pro-occidentaux »
En Afrique du Sud, l’objectif russe est le même que dans tous les pays ciblés par la « Compagnie » : maintenir au pouvoir un parti ami face à un parti considéré comme « pro-Occidental ». Bien que toujours au pouvoir, l’ANC voit ses scores baisser. Dès 2018 lors d’une visite de Fikile Mbalula à Moscou, le secrétaire général de l’ANC se serait « tourné vers les spécialistes de la Compagnie pour le soutenir pour les élections de 2019 ». La « Compagnie » déclare ainsi avoir effectué des « enquêtes sociologiques et des sondages de sortie des urnes », des « recommandations pour contrer l’opposition », et avoir oeuvré à la « gestion des réseaux sociaux du parti ». Une mandature plus tard, en 2024, le travail de la « Compagnie » est similaire, avec de surcroît des conseils à Mbalula afin que la « rhétorique modérée des leaders du parti contre le DA soit ajustée et plus agressive » Selon les documents internes, le soutien aux activités de campagne se fait « sur demande de la direction du parti » .
« Jamais nous n’avons demandé le soutien de Moscou, et jamais nous n’avons reçu un soutien quelconque, cela n’a jamais existé » s’insurge Fikile Mbalula, joint par téléphone. À tout le moins le secrétaire général de l’ANC reconnait-il avoir rencontré des « groupes de chercheurs » mais « de partout dans le monde (…) même des scandinaves ». Questionné sur Maksim Sokolov, ou d’autres anciens employés de Prigojine, il déclare : « c’est possible que nous les ayons rencontrés, mais je ne me souviens pas des noms de tous les gens que nous voyons» . Les financements, les sondages, les recommandations : « tout ça c’est des foutaises ! » s’exclame Mbalula.
3000 dollars par mois pour l'homme de Moscou en Afrique du Sud
Bongani Mbindwane, surnommé « Bongs » et décrit comme le « confident » de Mbalula dans la fuite de données, nie lui aussi avoir rencontré des agents russes en décembre 2024, ou à « quelconque autre moment ». Au fil des pages, Mbindwane, déjà impliqué en Afrique du Sud dans une affaire de tentative d’écoute d’un congrès de l’ANC en 2017, apparaît pourtant comme la porte d’entrée des agents russes au sein de l’ANC, fournissant notamment des informations internes au parti, lors de plusieurs rencontres. Un document obtenu par Forbidden Stories fait aussi état de paiements de 3000 dollars par mois en Décembre 2024, Janvier et Février 2025, pour des services de « communication avec l’ANC et d’analyse ».
« Je n’étais pas en Afrique du Sud en 2024 » déclare Mbindwane dans un courrier envoyé à Forbidden Stories dans lequel il remet en cause l’authenticité des documents issus de la fuite de données. « L’ANC entretient ses relations avec la Russie directement et par les canaux inter-partis établis, sans intermédiaires ni tiers non identifiés » affirme-t-il, ajoutant que lors de ses déplacements en Russie, ses échanges « se sont déroulés exclusivement avec des représentants du gouvernement russe, par le biais des voies diplomatiques officielles ». Une copie d’une réservation d’hôtel, obtenue par le média d’investigation Dossier Center, montre cependant qu’en 2018, une réservation aux noms de Mbindwane et Mbalula a été prise en charge par deux ex-employées de Prigojine. Quant à la fuite de données, qui couvre plus de 33 pays, elle a été authentifiée par des sources sécuritaires européennes, et des chercheurs spécialistes de la Russie. Certaines informations présentes dans les documents – notamment le nom des agents russes – ont déjà été recoupées dans des précédents articles du projet Propaganda Machine, publié par le consortium.
De la même façon, Mbindwane nie l’existence même d’un film qui coïnciderait avec l’anniversaire du parti, cité dans le mémo de Sokolov et pour lequel un financement aurait été requis auprès de la « Compagnie ». De fait, le film Legacy of Hope: Freedom Through Solidarity a bien été diffusé en avril 2025. Il est disponible sur youtube et célèbre l’amitié historique entre la Russie et l’Afrique du Sud. Il vante également « la résistance de la Russie face à l’impérialisme de l’Europe à travers le proxy qu’est l’Ukraine qui essaie d’envahir les territoires russes », une formulation conforme à la propagande du Kremlin. Ce film a été tourné « pour marquer l’anniversaire de l’ANC » selon la légende qui l’accompagne, co-produit par Bongani Mbindwane, via sa maison de production Zoetic Management. Pour le réalisateur, Harry Hofmyer, Mbindwane était essentiellement en charge des financements.
Capture d’écran du film « Legacy of Hope: Freedom Through Solidarity » (Héritage de l’Espoir : la liberté par la solidarité) – (2025), disponible sur YouTube (Crédit : Forbidden Stories).
« L’homme clé » du projet, selon Hofmyer est Marius Fransman, l’autre co-producteur du film, un ancien député de l’ANC, ancien sous-ministre des relations internationales sous Jacob Zuma dans les années 2010. Fransman se rend régulièrement à Moscou et fait notamment la promotion de cours de langue russe. Son nom figure lui aussi sur un document consulté par le consortium. Il aurait perçu 900$ mensuels, de décembre 2024 à mars 2025, pour des activités d’analyse et d’organisation d’événements, ce qu’il nie, dans une réponse adressée au consortium. Fransman déclare aussi ne pas connaître Politology, et ne pas avoir reçu de fonds de la « Compagnie » pour le film. « C’était un projet que nous avons financé nous-même ». Interrogé sur une rencontre entre Mbalula, Mbindwane et des agents d’influence russe, il déclare : « Je ne connais rien des activités de Mbalula ».
Il n’est pas établi que toute la direction exécutive de l’ANC était au courant des rendez-vous et arrangements secrets entre Mbindwane et Mbalula avec les agents de l’influence russe.
· La présidente namibienne élue sur fond de fausses nouvelles
Tout au long de l’année 2024, en amont des élections prévues en novembre en Namibie, les agents russes ont multiplié les fake news contre le parti d’opposition des Patriotes Indépendants pour le Changement (IPC). En parallèle, des campagnes ont été menées pour favoriser le parti au pouvoir, le SWAPO (Organisation du peuple du Sud-Ouest africain), ancien mouvement indépendantiste namibien et membre de l’internationale socialiste. Des documents internes russes décrivent une lettre « fabriquée » par la « Compagnie » fabulant un financement de l’IPC par le Royaume Uni en échange d’avantages liés à l’extraction pétrolière. Une forgerie qui a forcé l’ambassadeur britannique en Namibie à démentir l’information dans une interview au Namibian Sun le 28 juillet 2024 : « en aucun cas nous n’aurions fourni 750.000 livres (…) à un parti, que ce soit en Namibie, ou n’importe où ailleurs ». Pour la « Compagnie », l’intervention du diplomate est la preuve de son succès : « la nouvelle s’est tellement répandue que l’Ambassade anglaise a fait un démenti officiel ».
Plan de travail et Résultats de la « Compagnie » en Namibie selon leurs documents internes.
Autres campagnes contre l’IPC, autres faux. « Une série de vidéos créés par la Compagnie sur le problème de la mendicité infantile à Windhoek », la capitale du pays, contre la mauvaise gestion alléguée de l’IPC. Ou encore, un faux communiqué de la police du Zimbabwe attestant qu’une de leurs patrouilles de police aurait découvert à la frontière un camp d’entraînement militaire de 50 ressortissants namibiens. L’objectif : faire croire que « l’IPC forme des combattants en vue de troubles en Namibie ».
Quelques jours avant les élections, d’autres notes consultées par Forbidden Stories font état de contacts entre des leaders de la SWAPO et les agents russes. Le 26 octobre 2024, un document indique que « Netumbo Nandi-Ndaitwah (alors candidate à la présidence de Namibie) nous a contactés. (…) Elle souhaite exprimer sa gratitude aux “amis russes”. Elle a également appelé à l’aide pour la campagne du SWAPO, mais cela doit être fait “proprement” ». Le 27 octobre, les agents russes évoquent une requête d’assistance financière du secrétaire général adjoint du parti, Uahekua Herunga : 118 000 dollars pour le salaire de 10 000 militants du parti le jour du scrutin, 17 700 dollars pour la production de T-shirts, 23 600 dollars pour le transport des électeurs et militants – sans préciser si la « Compagnie » y a accédé. Le 27 Novembre 2024, Netumbo Nandi-Ndaitwah est élue au premier tour, avec 58,07% des voix. Joint par téléphone et par messages, le porte-parole de la présidence n’a pas donné suite à nos demandes.
· A Madagascar, rendre le chef de l’État « aussi gênant et inacceptable que possible »
Les mots sont prudents. « On sait que les Russes l’ont approché au moment du second tour […] Mais aujourd’hui, c’est difficile de prouver qu’Andry Rajoelina a eu une aide russe pour gagner » La journaliste franco-malgache Gaëlle Borgia s’exprime en 2023 sur Radio France Internationale, quatre ans après la sortie de son documentaire Madagascar, la Russie aurait-elle manipulé la présidentielle ?, dans lequel elle a identifié une demi-douzaine de candidats approchés par des intermédiaires russes lors de la campagne de 2018.
Dans les documents internes consultés par Forbidden Stories, les hommes de la « Compagnie » assurent effectivement avoir joué un rôle lors du scrutin malgache de 2018. Mais à les lire, leur premier pari fut un échec. Les stratèges russes auraient d’abord misé sur le président sortant, Hery Rajaonarimampianina – avant de réaliser qu’ils avaient parié sur le mauvais cheval. Les équipes passent au crible le paysage électoral, sondages à l’appui. La popularité de Rajaonarimampianina ne dépasserait pas 8 % et l’homme serait perçu comme le dirigeant le plus corrompu du pays. Le camp russe se tourne vers un autre candidat : Andry Rajoelina, l’ancien maire de la capitale malgache. Lors de ses échanges avec les agents russes, affirment ces documents, Rajoelina aurait « confirmé à plusieurs reprises son intention de se rapprocher de la Fédération de Russie » une fois élu. Dans la foulée, un scénario politique se dessine. Les rapports internes évoquent la formation d’un bloc de onze candidats censé jouer un rôle clé : tenir le premier tour, puis se ranger derrière Rajoelina au second afin d’organiser un report de voix en sa faveur.
Reste une zone grise. Les experts russes ont-ils eux-mêmes orchestré la constitution de ce bloc ou se sont-ils simplement engouffrés dans une dynamique déjà à l’œuvre au premier tour ? Impossible de le dire avec certitude. Sollicité, l’entourage de Rajoelina n’a pas répondu à nos questions.
Le second tour tourne à l’avantage de Rajoelina. En interne, les agents russes s’en félicitent et revendiquent la paternité de cette victoire. « Madagascar est devenu le premier pays africain où l’intervention rapide et efficace des spécialistes russes dans le domaine du conseil politique et des médias a permis de modifier les résultats de l’élection présidentielle ».
Objectif affiché : rendre le chef de l’État « aussi gênant et inacceptable que possible pour l’Occident » afin de le « contraindre de solliciter à nouveau l’aide de la Russie »
Rajoelina soutient à l’ONU des positions perçues comme relativement favorables à Moscou dans le cadre de l’invasion russe de l’Ukraine. À tout le moins non alignées sur les capitales occidentales. Mais très vite, la posture du dirigeant malgache évolue. Sous pressions diplomatiques américaines et européennes, et « face à la passivité du ministère russe des Affaires étrangères et à l’inaction de l’ambassade russe à Madagascar », selon ces mêmes documents internes, Rajoelina amorce un rééquilibrage et prend finalement ses distances avec le Kremlin.
Un virage mal accueilli par les stratèges russes. À l’approche de la présidentielle de 2023, une nouvelle feuille de route est élaborée. Objectif affiché : rendre le chef de l’État « aussi gênant et inacceptable que possible pour l’Occident » afin de le « contraindre de solliciter à nouveau l’aide de la Russie ». La méthode envisagée est radicale : campagnes de désinformation l’accusant de « liens de corruption » avec Moscou, dans l’espoir de provoquer des « sanctions secondaires » occidentales contre lui et renforcer mécaniquement sa dépendance envers la Russie.
Le plan ne produira pas les effets escomptés. En octobre 2025, Andry Rajoelina est renversé par un coup d’État et contraint à l’exil. Le colonel Michaël Randrianirina désormais à la tête de la transition multiplie les partenariats diplomatiques. Reçu par Vladimir Poutine à Moscou en février dernier, il a évoqué une « nouvelle ère de coopération ». Quelques jours plus tard, à Paris, il a aussi acté un « partenariat renouvelé » avec la France, après une rencontre avec Emmanuel Macron.
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