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Propaganda Machine

Sept agents russes en Bolivie à la rescousse d’un « régime ami »

Reprise en main par le Service des renseignements extérieurs (le SVR), la machine à propagande russe a étendu ses opérations en Amérique latine, en toute discrétion. En Bolivie, la « Compagnie » – comme elle se nomme en interne – a essayé d’influencer les résultats des élections et de durcir les relations de La Paz avec l’Occident. Une fuite de données partagée avec Forbidden Stories révèle que le réseau était actif au moins entre Juin 2024 et Novembre 2025. Cet article est le troisième de la série Propaganda Machine.

Nos révélations
  • La « Compagnie » a dépêché sept agents à La Paz, en Bolivie, en Juillet 2024 pour stabiliser le gouvernement du président Luis Arce.
  • Des documents internes obtenus par The Continent et partagés avec Forbidden Stories révèlent les plans de la « Compagnie » : de la rédaction de discours du président à l’élaboration de la stratégie électorale pour les élections de 2025.
  • L’un des objectifs de la mission était de reprendre la main sur le récit autour du coup d’État manqué de 2024, Arce étant accusé par ses rivaux de l’avoir lui-même fomenté.
  • L’unité a quitté la Bolivie fin 2025, selon des informations recueillies par Forbidden Stories.

Par Sofía Álvarez Jurado

27 février 2026

Avec Diana Cariboni (openDemocracy), Léa Peruchon et Eloïse Layan (Forbidden Stories)

Le 16 juillet 2024, sept ressortissants russes débarquent à La Paz, la capitale bolivienne.

Ce sont des agents de la « Compagnie », comme elle se nomme en interne, un réseau de désinformation russe à grande échelle, dont Forbidden Stories a commencé à révéler les méthodes et les principaux acteurs dans sa série
« Propaganda Machine ».
Leur mission : stabiliser le régime du président au pouvoir Luis Arce et améliorer ses chances de réélection en 2025.

À peine un mois plus tôt, une tentative de coup d’État, menée par l’ancien général Juan José Zúñiga, échouait, et entraînait la Bolivie dans une période d’instabilité politique après des années de tensions entre l’ancien président Evo Morales et Luis Arce, son ancien ministre de l’Économie devenu président. Arce lui-même était affaibli, accusé par une partie de la population d’avoir orchestré ce coup d’État, en vue de remobiliser son électorat avant les élections d’août 2025.

Pour la Russie, une éventuelle destitution d’Arce et de son gouvernement qualifié de « pro-russe » constitue alors une « menace ». C’est ce que révèlent des documents confidentiels internes à la « Compagnie », consultés par Forbidden Stories. Sept de ses agents sont mandatés sur place en urgence, notamment pour aider Arce à reprendre le contrôle du récit entourant la tentative de coup d’État.

Extrait des documents décrivant le travail « accompli » par la mission de la « Compagnie » en Bolivie. Crédit : Forbidden Stories.

Interrogé en juin 2024 sur le coup d’État manqué, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, avait pourtant déclaré qu’il s’agissait d’une « affaire intérieure bolivienne », tout en faisant part de son soutien et ajoutant qu’il était « primordial que [ses] amis boliviens [règlent] leurs propres problèmes ». Au même moment, en coulisse, les agents d’influence russes s’affairaient : cette mission figure parmi les premiers cas connus d’ingérence étrangère de la « Compagnie » en Amérique latine. Entre juin 2024 et décembre 2025, la « Compagnie » a tenté d’influencer les élections en Bolivie et a affirmé avoir rédigé des discours politiques pour de hauts responsables gouvernementaux, y compris pour Arce lui-même, selon la fuite de données à laquelle Forbidden Stories a eu accès.

Pour contrer la théorie d’un « faux coup d’État » organisé par Arce, la « Compagnie » tente d’imposer son propre récit, et met sur pied des campagnes de désinformation. Première fake news : le coup aurait été fomenté par les Etats-Unis, qui chercheraient à s’emparer du marché bolivien du lithium alors que le gouvernement venait de signer des accord bilatéraux avec la Chine. Autre (fausse) ligne de défense : le coup aurait été orchestré par le président argentin Javier Milei, dans le cadre de sa politique de « désintégration »  de l’Amérique latine. Pour la « Compagnie »,  faire passer le coup pour une manœuvre étrangère relève d’un objectif plus large : étendre l’influence russe sur le continent en déstabilisant les gouvernements pro-occidentaux et en orientant la région vers des organisations comme les BRICS (acronyme désignant initialement le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine, groupe depuis étendu à l’Afrique du Sud, l’Iran, l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Indonésie et l’Éthiopie).

Anciens présidents boliviens rencontrant Vladimir Poutine. Luis Arce (à gauche, président de 2020 à 2025, rencontre en 2024) et Evo Morales (à droite, président de 2006 à 2019, rencontre en 2018). (Crédit : Forbidden Stories, avec des photos extraites du site Kremlin[.]ru).

Les documents révèlent un plan de soutien global au gouvernement Arce, comprenant la rédaction de discours présidentiels et de ceux de ministres,  la définition d’axes stratégiques pour sa réélection, l’organisation de groupes de  travail dans sept villes, le développement de contacts locaux et l’obtention d’un accès privilégié pour observer les élections judiciaires du 15 décembre 2024. Ces documents internes décrivent également des campagnes de diffamation visant Morales, le rival d’Arce, s’appuyant sur des accusations de harcèlement sexuel déjà portées contre lui.

Dans des documents datant de juillet-août 2024, des agents affirment aussi avoir proposé la création d’une nouvelle unité au sein du ministère de la Communication et d’avoir provoqué un remaniement ministériel. Ils indiquent que « le 23 juillet, une purge du gouvernement a été recommandée (…) Le 1er août, le président a décidé de procéder à des changements » (notre consortium n’a pas pu vérifier de manière indépendante que la « Compagnie » était à l’origine de ce remaniement, réclamé également à l’époque par des groupes de la société civile bolivienne). Arce étant aujourd’hui en prison, Forbidden Stories a sollicité un commentaire de son avocat, qui a déclaré ne pas être en capacité de nous répondre, ne représentant Arce que depuis le 12 décembre 2025, et a dit avoir transmis nos questions aux membres du Cabinet (aucune réponse de ces derniers n’a été reçue à ce jour). 

Tout au long de l’année 2024, les activités du réseau russe prennent de l’ampleur. Dans un document daté du mois d’octobre, la « Compagnie »  demande l’ouverture d’un « bureau d’information » dans le « pays B » (Bolivie) afin de mener à bien ses actions. Le plan prévoyait notamment le recrutement d’un responsable, d’un traducteur et de 20 employés étrangers, les opérations devant débuter en novembre de la même année.

Extrait des documents internes décrivant une proposition visant à créer une nouvelle structure de communication, relevant directement du président bolivien. Crédit : Forbidden Stories.

Parmi les agents d’influence russes : Aleksey Evgenyevich Shilov, 33 ans, qui a rejoint la
« Compagnie » en 2016. Notre consortium a aussi identifié trois autres membres de l’équipe. Leurs noms ont été révélés dans un article précédent de Forbidden Stories : Dmitry Viktorovich Volkov, chef de mission, Sergei Sergeyevich Klyukin, superviseur, et Sergei Vasilievich Mashkevich, coordinateur.

Tous, à l’exception de Shilov, ont adressé des lettres à la Fédération de Russie pour solliciter des décorations d’État pour leur « contribution à la stabilisation » du gouvernement Arce. Mais leurs efforts pour maintenir au pouvoir un gouvernement « pro-russe » ont échoué, Arce ayant annoncé en mai 2025 qu’il ne briguerait pas un nouveau mandat. En octobre, le candidat de centre-droit Rodrigo Paz a remporté l’élection présidentielle, mettant fin à deux décennies de régime socialiste, et à la fin de cette même année, Arce a été arrêté dans le cadre d’une enquête pour détournement de fonds. Selon nos informations, la « Compagnie » aurait quitté le pays fin 2025.

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