Forbidden Stories
Story Killers

À l’ère des fausses informations : une journaliste, un meurtre et la poursuite d’une enquête inachevée en Inde

En 2017, la journaliste Gauri Lankesh est assassinée à Bangalore, juste avant la publication de son dernier article titré « À l’ère des fausses informations ».Cinq ans plus tard, Forbidden Stories a décidé de poursuivre le travail inachevé de Gauri Lankesh sur la désinformation et d’enquêter sur les pistes ouvertes par la journaliste dans son article.

Disponible en

Par Phineas Rueckert

14 février 2023

Reportage additionnel : Srishti Jaswal pour Forbidden Stories.
Oishika Neogi (Confluence Media), Prajwal Bhat (The News Minute) et Laura Höflinger (Der Spiegel) ont contribué aux entretiens et aux recherches.

Infographies : Guillaume Meigniez

Le 5 septembre 2017, Gauri Lankesh, alors âgée de 55 ans, arrive vers midi à son bureau de Bangalore. C’était une journée chaude dans cette ville du sud de l’Inde, connue pour sa « Bangalore breeze » (en référence à son climat tempéré) et ses embouteillages. Dans son bureau au rez-de-chaussée d’un immeuble de trois étages aux tons jaune délavés, situé dans une rue résidentielle, la journaliste passe en revue le prochain numéro de son magazine hebdomadaire et se lance dans l’écriture de son éditorial, qu’elle écrit toujours en dernier, juste avant le bouclage.

Hantée par la montée de la désinformation dans son pays et par les attaques en ligne dont elle est la cible, Gauri intitule son article « À l’ère des fake news ». Elle y explique de quelle manière ce qu’elle appelle des « usines à mensonges » – des sites Web qui propagent rumeurs et demi-vérités – répandent la désinformation en Inde. Elle décrit en détail le parcours d’une rumeur devenue virale sur la statue d’une divinité hindoue, remontant jusqu’au site internet très virulent d’un entrepreneur local nommé Mahesh Vikram Hedge, Postcard News. La rumeur, écrit-elle, a été propagée par le parti au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP), et par d’autres personnes aux motivations politiques, qui « se sont servis de cette fausse information comme d’une arme ».

La journaliste Gauri Lankesh en 2015. (Photo : Sheethal Jain).

Le crépuscule s’installe sur Bangalore lorsque Gauri Lankesh prend le chemin de chez elle en se faufilant dans les rues de la Silicon Valley indienne. À peine arrivée sur le pas de sa porte d’entrée, une détonation résonne dans sa rue, quatre coups de feu sont tirés. Le premier touche la journaliste au-dessous de son épaule droite, dans le dos. Deux balles se logent dans son abdomen, perçant ses organes vitaux, tandis qu’une quatrième ricoche sur le mur de sa maison. Un motocycliste et son complice fuient la scène en dissimulant leurs visages pour éviter les caméras de vidéosurveillance, selon le dossier judiciaire.
 
Morte sur le coup, Gauri Lankesh ne verra jamais son éditorial publié.

Son meurtre provoque rapidement une onde de choc dans tout le pays. Des centaines de personnes assistent à ses funérailles, brandissant des pancartes « Je suis aussi Gauri ».

L’enquête de plus d’un an permettra d’identifier dix-huit suspects. Dix-sept d’entre eux ont été arrêtés, tous associés à la secte nationaliste hindoue Sanatan Sanstha, à sa branche Hindu Janajagruti Samiti (HJS) et à d’autres groupes religieux marginaux. Un dix-huitième suspect est toujours en fuite. Selon des sources policières, les membres de ce groupe auraient préparé l’assassinat pendant plus d’un an, se procurant des armes, formant des tueurs à gages et suivant les déplacements quotidiens de la journaliste . Un procès est toujours en cours à Bangalore. Un représentant de l’organisation Sanatan Sanstha a refusé de répondre à nos questions arguant qu’elles portaient « sur une affaire toujours en cours ».

Forbidden Stories, dont la mission est de poursuivre les enquêtes de journalistes menacés, emprisonnés ou assassinés, a poursuivi le travail inachevé de Gauri Lankesh. Partant de son postulat – que la désinformation est devenue à la fois industrielle et violente – Forbidden Stories a réuni un consortium de 100 journalistes de 30 pays pour enquêter sur l’industrie mondiale de la désinformation dans le cadre du projet « Story Killers ». En Inde, en Amérique latine, en Europe, et ailleurs, les journalistes ont décortiqué les rouages de ce marché non réglementé en plein essor, révélant l’existence de mercenaires et d’officines capables, partout dans le monde, de vendre leurs services aux plus offrants, menaçant ainsi la liberté d’expression et la démocratie.

Plus de cinq ans après le meurtre de Gauri Lankesh, Forbidden Stories a pu consulter des dossiers judiciaires, s’entretenir avec des policiers et des avocats et enquêter sur la viralité d’une vidéo YouTube en 2012 qui aurait pu participer à l’endoctrinement des assassins.

Des manifestants réclament justice pour les meurtres de Gauri Lankesh et d’autres intellectuels lors de la manifestation #NotInMyName à Bangalore en 2017. (Photo : Joe Athialy/Wikimedia).

Une journaliste qui dérange

Gauri Lankesh règne désormais en figure imposante à Bangalore, où elle a grandi et est revenue s’installer à la fin de sa trentaine. Chez Koshy’s, un restaurant au charme désuet où la journaliste avait ses habitudes, le patron Prem Koshy a réservé à Forbidden Stories sa place, près de la fenêtre, qu’il considère toujours comme la sienne.

Avant sa mort, le nom de Gauri Lankesh était pourtant peu connu, contrairement à celui de son père. Fondateur du Lankesh Patrike – ou « journal de Lankesh » en kannada, la langue locale – P. (pour Payla) Lankesh était célèbre pour ses enquêtes sur la corruption et la politique, à une époque que beaucoup considèrent comme l’âge d’or du journalisme indien – une période de liberté éditoriale sans précédent commençant au début des années 1980.

Gauri Lankesh (à droite) aux côtés de sa sœur Kavitha et de son père, P. Lankesh. (Photo : Kavitha Lankesh).

« Mon père a fait tomber des gouvernements avec ses révélations sur la corruption », affirme à Forbidden Stories Kavitha Lankesh, la sœur cadette de Gauri, depuis son bureau de Bangalore, un étage au-dessus de là où la journaliste a autrefois travaillé. « Gauri n’a pas fait son entrée dans le journalisme avec de telles ambitions », explique-t-elle.

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Gauri Lankesh débute sa carrière à Delhi. À l’époque, elle écrit sur tout, enquêtes criminelles ou portraits pour Times of India, ETV Telugu et Sunday Magazine. Ce n’est qu’en 2000, lorsqu’elle retourne à Bangalore pour reprendre Lankesh Patrike à la mort de son père, que son travail prend une tournure politique et que sa plume s’aiguise. Ses collègues et sa famille se souviennent à quel point ce changement a entraîné une « transformation » dans la manière dont Gauri concevait son rôle de journaliste.

En 2005, elle crée l’hebdomadaire Gauri Lankesh Patrike. À travers ses éditoriaux et des reportages réalisés dans les zones reculées du Karnataka, l’État dont Bangalore est la capitale, le Patrike s’en prend à la classe dirigeante et dénonce la montée des nationalismes hindous d’extrême droite. Le journal enquête sur l’exploitation minière illégale dans le nord du Karnataka, la corruption locale et les tensions religieuses. L’une de ses cibles principales est notamment le parti nationaliste hindou Bharatiya Janata Party – ou BJP. (Gauri Lankesh a été accusée à deux reprises de diffamation par Pralhad Joshi, un parlementaire du BJP).

Selon ses collègues, Gauri Lankesh – qui se décrivait comme une journaliste militante – considérait que la lutte contre les fausses informations diffusées par le BJP faisait partie d’un combat plus large contre l’extrême droite indienne. Dans un entretien qu’il a accordé à Forbidden Stories, le Dr HV Vasu, l’un de ses anciens collègues décrit d’abord son combat comme une lutte contre le communautarisme, en référence au conflit interreligieux en Inde. « Lutter contre les fausses informations était un aspect essentiel de ce travail ».

Gauri Lankesh lors de son séjour à Paris. (Photo : Kavitha Lankesh).

Dès ses premières années à la tête de son journal le Patrike, le sujet de la manipulation de l’information à des fins politiques imprègne les écrits de Gauri Lankesh. « Il croit au pouvoir d’un mensonge qui revêt l’apparence de la vérité par sa constante répétition », écrit-elle à propos de l’ancien Premier ministre du BJP, Atal Bihari Vajpayee. Dans un autre article visant à démystifier une rumeur virale, elle évoque les « faux « faits » de l’histoire », faisant référence aux affirmations selon lesquelles un ancien dirigeant régional avait tenté de convertir de force les hindous à l’islam.

Sa visibilité grandissante en tant que journaliste et activiste contestant le nationalisme hindou commence à semer le trouble dans l’État de Karnataka, décrit par certains comme un laboratoire de fausses informations visant à engendrer des conflits religieux.

L’avocat BT. Venkatesh dans son bureau à Bangalore. (Photo : Phineas Rueckert pour Forbidden Stories).

Depuis son bureau situé près de la rue principale de Bangalore, l’avocat BT Venkatesh s’amuse en se remémorant les innombrables fois où il a défendu la journaliste au tribunal. « Elle tirait de tous les côtés », se souvient-il. « Un gangster pouvait porter plainte contre elle. Un politicien pouvait porter plainte contre elle. Des hommes d’affaires pouvaient porter plainte contre elle. Elle s’en prenait à tous ceux qui étaient corrompus.»

Malgré l’accumulation des menaces juridiques, Gauri continue de publier des informations accablantes sur le parti au pouvoir, des personnalités de l’opposition et des élites corrompues. « Ce qu’elle faisait était extraordinaire. Son cran, son audace, sa façon de considérer le magazine. En l’espace de deux ans, elle l’a transformé », déclare Venkatesh.

L’Inde change à mesure que Gauri Lankesh évolue. Au milieu des années 2010, les nationalistes hindous – sur lesquels elle avait écrit – gagnent en popularité. L’élection de Narendra Modi en 2014 catapulte le BJP au pouvoir, en grande partie grâce à un vaste réseau de « cellules de technologie de l’information », dont la mission est la diffusion d’informations positives sur le BJP et le ciblage de ses détracteurs comme Gauri Lankesh.

Ces « cellules » obéissent à une structure hiérarchique pyramidale : au sommet, les dirigeants du parti auxquels obéissent un réseau d’influenceurs, explique Joyojeet Pal, professeur associé à l’université du Michigan, qui étudie la désinformation et l’utilisation des réseaux sociaux par les hommes politiques. La couche inférieure de ces réseaux joue un rôle clé dans la création et la diffusion de récits, tout en gardant une certaine distance vis-à-vis de la hiérarchie, permettant aux dirigeants de se désolidariser en cas de dérive. Ces influenceurs de bas niveau s’emploient également à discréditer les « dissidents » du parti, tels que les journalistes indépendants ou les militants. Cela peut avoir un « effet paralysant sur les journalistes, qui ne veulent plus s’exprimer en ligne », ajoute-t-il.

Dans des courriels personnels adressés à son ex-mari, le journaliste Chidanand Rajghatta, Gauri Lankesh a admis se sentir découragée par cet écosystème pyramidal. « Quand la manie de Modi devient un mantra populaire, quand la fureur fasciste fait partie du discours quotidien, quand les informations déformées deviennent le mantra des médias grand public, quand le fondamentalisme religieux aveugle les gens… j’en suis contrariée, désenchantée, perturbée », écrivait-elle en août 2016.

Ses amis confient qu’à la fin de sa vie, Gauri Lankesh semblait inquiète : son journal perdait ses abonnés et elle s’endettait car elle refusait d’accepter des annonceurs. Elle était devenue la cible d’un harcèlement en ligne quasi-constant de la part de réseaux d’extrême droite liés au BJP. Le trolling atteignait son paroxysme lorsqu’elle prononçait un discours ou publiait des photos personnelles en ligne, utilisées par les militants d’extrême droite pour lui dresser une réputation de « femme facile ». La diffamation s’est intensifiée à la fin de sa vie, avec des contenus rabaissant publiés sur des pages Facebook populaires d’extrême droite.

Fin 2016, environ un an avant sa mort, des publications sur les réseaux sociaux la qualifient de commie [abréviation, en anglais, de « communiste »], de naxalite [mouvement indien d’extrême gauche à tendance maoïste] et de prestitute, contraction, en anglais, de « presse » et « prostituée », terme généralement utilisé pour attaquer les femmes journalistes. Dans une publication de Postcard News, site mentionné par Gauri dans son dernier édito, largement partagée sur les réseaux sociaux et relayée par Mahesh Vikram Hegde et Vivek Shetty, les cofondateurs du site, la journaliste est décrite comme étant « connue pour sa haine de l’hindouisme ». L’article renvoie à une vidéo YouTube – aujourd’hui supprimée – d’un discours que Gauri Lankesh avait prononcé en 2012, qui aurait été montrée à au moins cinq de ses assassins présumés. Sur les réseaux sociaux, les publications qui la mentionnent sont souvent suivies de commentaires haineux : « Pendez-les », écrit un utilisateur de Facebook.

Un article de Postcard News, publié sur une page Facebook de droite.

Gauri ne se confiait pas sur l’ampleur du trolling qu’elle subissait et disait souvent à ses amis et collègues de ne pas prendre les menaces en ligne au sérieux. La journaliste d’investigation Rana Ayyub se souvient que, quelques jours avant son assassinat, Gauri lui avait expliqué que le trolling en ligne était « la dernière chose » dont il fallait s’inquiéter. « Je ne me rendais pas compte à quel point c’était vicieux », regrette aujourd’hui la sœur de Gauri Lankesh.

Mais dans les derniers mois de sa vie, sur la suggestion d’un collègue, la journaliste installe à contrecœur une caméra de vidéosurveillance dans sa maison. Ses amis insistent aussi pour qu’elle engage un agent de sécurité, mais elle ne juge pas cela nécessaire.

À cette époque, la journaliste et ses collègues envisagent de lancer un projet de fact-checking en langue kannada, via un réseau décentralisé de groupes WhatsApp pour contrer les rumeurs virales. Ce n’est pas la première fois que Gauri Lankesh exprime un intérêt pour la vérification des faits, mais selon ses amis et collègues, l’idée de le faire de manière plus rigoureuse et professionnelle émerge vers la fin de sa vie. Dans les jours qui précèdent sa mort, elle dénonce de manière compulsive plusieurs fausses informations sur son compte Twitter personnel, reprenant régulièrement le travail d’Alt News, un site de fact-checking dirigé par Mohammed Zubair et Pratik Sinha, pressentis pour le prix Nobel de la paix en 2022 pour leur travail sur la désinformation en Inde.

Selon ses collègues et sa famille, son dernier éditorial est le fruit d’une quête obsessionnelle de la vérité, mais aussi celui de la reconnaissance d’une erreur de jugement. Elle y révèle avoir accidentellement partagé une image truquée sur Facebook. La photo semblait montrer un grand rassemblement en faveur du parti d’opposition, le Parti du Congrès, mais avait été photoshopée pour gonfler la taille de la foule, comme l’ont révélé plus tard les fact-checkers. « Il n’y avait aucune intention d’inciter à la réaction ou à la propagande communautaire », a-t-elle écrit. « Je voulais seulement faire passer le message que les gens se rassemblent contre les forces fascistes ». Elle conclut son édito par un appel à l’action : « Je rends hommage à tous ceux qui dénoncent les fake news. J’aimerais qu’ils soient plus nombreux ».

La journaliste Gauri Lankesh. (Photo : Esha Lankesh).

L’hydre à plusieurs têtes

Dans la salle de rédaction de Naanu Gauri, un petit bureau au centre de Bangalore, une dizaine de journalistes travaillent à l’ombre d’un grand portrait de la journaliste assassinée.

Après la mort de la journaliste, des collègues et amis ont lancé le projet de fact-checking dont elle avait rêvé, en créant le Gauri Media Trust et Naanu Gauri, un média numérique indépendant. Aujourd’hui, la petite équipe vérifie les faits de plusieurs fausses nouvelles par jour, publie des analyses et des reportages, mais a du mal à suivre le torrent de la désinformation, selon Muttu Raju, un des rédacteurs de l’équipe.

Les bureaux du média Naanu Gauri. (Photo : Phineas Rueckert pour Forbidden Stories).

Journalistes et experts ont déclaré que Postcard News, le site internet de Mahesh Vikram Hegde – un influenceur hindou qui se vante d’être suivi par le Premier ministre Narendra Modi sur Twitter, reste l’un des plus grands acteurs de l’écosystème médiatique de droite en Inde, et particulièrement à Bangalore. Dans les années suivant la mort de la journaliste, le site web a relayé sans relâche des informations mensongères au sujet de l’enquête criminelle du meurtre de Gauri, accusant les groupes de gauche avec lesquels Gauri avait travaillé, y compris les maoïstes, de manière à détourner les soupçons quant à l’implication de l’organisation nationaliste hindoue dans ce meurtre.

Reprenant là où Gauri Lankesh s’est arrêtée, Forbidden Stories a enquêté sur Postcard News et découvert que dans les années qui ont suivi le meurtre de la journaliste, Hegde s’est rapproché du parti de Narendra Modi en cofondant une société dont le directeur est un conseiller actif du BJP. L’empire médiatique de Hegde, qui comprend également une chaîne YouTube populaire appelée TV Vikrama qui compte plus de 300 000 abonnés, malgré un procès intenté à Hegde en 2018 pour diffusion de désinformation et deux plaintes pour contenu diffamatoire et possible falsification de document (Deux affaires sont toujours en cours, tandis qu’une a été abandonnée).

Mahesh Vikram Hegde, cofondateur du Postcard News.

Quatre ans après la mort de Gauri, en août 2021, le patron du site Postcard News a cofondé une société de relations publiques, Wise Index Media avec Shrikanth Kote et Beluru Sudarshana, les deux autres directeurs. Ancien journaliste, Beluru Sudarshana est conseiller spécial pour l’e-gouvernance auprès du ministre en chef du BJP dans le Karnataka, Basavaraj Bommai. Nommé par l’ancien ministre en chef BS Yediyurappa en 2019, il a été maintenu à ce poste en décembre 2021 malgré le changement de cabinet. (Bommai n’a pas donné suite aux questions envoyées par mail et WhatsApp. Par l’intermédiaire d’un de ses porte-parole, Yediyurappa a refusé de s’exprimer).

Sur son site web, Wise Index Media se présente comme une société spécialisée dans « la gestion des médias numériques, la communication politique, la gestion du profilage et des relations publiques, la construction de l’image, la stratégie de placement politique et l’analyse des données. » Sur ce même site, Wise propose des offres allant de la « gestion des réseaux sociaux et des profils », à la « mise en place d’une image personnelle » jusqu’à des « campagnes électorales » sans plus de précisions sur ce que ce service recouvre.

Shrikanth Kote, le cofondateur de Wise Index Media, a déclaré à Forbidden Stories que la société avait été créée pour donner de la visibilité aux « initiatives locales » et aux projets d’aide sociale au Karnataka. Il n’a fait aucun commentaire sur l’identité de ses clients et ajouté que son partenaire Beluru Sudarshana n’était « pas un employé du BJP » mais un simple conseiller travaillant sur la numérisation des initiatives gouvernementales.

« Il n’y a aucun lien entre la politique et la gouvernance électronique », a-t-il déclaré. « Je ne vois pas de conflit d’intérêt ». (Beluru Sudarshana a refusé de s’exprimer sur la question).

Si son site, Wise Index Media ne mentionne pas directement Postcard News mais les hyperliens de la section « qui sommes-nous ? » redirigent vers les pages du Postcard News. Sur son site personnel, Mahesh Vikram Hegde se vante d’avoir joué un « rôle central » dans la campagne de réélection de Modi en 2019. Il semble s’être servi de Wise Index Media pour une collecte de fonds au bénéfice du BJP. En septembre 2022, il a exhorté les temples à faire des dons pour célébrer le 72e anniversaire de Modi dans une série de messages sur les réseaux sociaux. Certains de ces temples ont envoyé des chèques à l’ordre Wise Index Media.

Sollicité par Forbidden Stories, Hedge a répondu par message WhatsApp : « Envoyez-moi plus de blagues s’il-vous-plaît. » Refusant de répondre à nos questions, il a répondu au téléphone qu’il n’était « pas intéressé ».

Les liens d’Hedge avec le BJP sont confirmés par les déclarations passées du fondateur du Postcard News avec le parti nationaliste hindou. Il aurait confié à la police qu’il « avait la bénédiction de plusieurs hauts dirigeants de droite » après avoir été arrêté pour désinformation en mars 2018. Tejasvi Surya, l’avocat qui a initialement défendu Hegde au tribunal dans le cadre de cette affaire, est aujourd’hui un membre éminent du BJP et le chef des « jeunes » du parti. (Surya n’a pas donné suite aux multiples sollicitations de Forbidden Stories).

Postcard News s’inscrit dans un « très grand écosystème » d’organisations médiatiques liées à des groupes nationalistes hindous et au BJP, a expliqué un militant des droits numériques qui a requis l’anonymat. « C’est une écologie médiatique en pleine expansion », ajoute-t-il.

Selon certains experts, ces structures sont généralement tenues à distance, ce qui permet au BJP de s’en désolidariser de manière crédible dans le cas où elles dépasseraient certaines limites, comme l’emploi d’un langage violent ou extrême.

Joyojeet Pal, de l’Université du Michigan, explique que ces structures médiatiques se sont « progressivement intégrées », ou du moins vaguement associées à des entités de droite, notamment des sites comme Postcard News ou The Frustrated Indian et Sudarshan News, une chaîne de télévision de droite. « Ils suggèrent plus qu’ils ne produisent de fausses informations », affirme-t-il. « Ces médias sont souvent dirigés par un personnel réduit et font appel à des influenceurs de niveau intermédiaire dans la structure pyramidale [des groupes d’extrême droite en ligne]. »

« Une fois un certain niveau de diffusion atteint, ces influenceurs commencent à devenir de plus en plus extrêmes, de manière à aller beaucoup plus loin que ce que la télévision pourra dire », ajoute–t-il.

Si certaines de ces structures fonctionnent sur la base du bénévolat, d’autres ont profité du marché de plus en plus lucratif des services de propagande clé-en-main, selon certains chercheurs.

« Les partis politiques travaillent désormais avec une large palette d’acteurs, dont des entreprises privées, des réseaux de bénévoles et des influenceurs de réseaux sociaux, pour façonner l’opinion publique sur les réseaux sociaux », écrit une équipe de chercheurs de l’Université d’Oxford dans un rapport de 2020 sur le marché croissant du business de l’influence et de la désinformation, estimé -à l’époque par le rapport- à 60 millions de dollars dans le monde.

« La manipulation de la vérité s’est transformée en un commerce de plusieurs milliards de dollars, qui s’appuie sur des centaines, voire des milliers de prestataires dans le monde entier », explique Emma Briant, chercheuse au Bard College en communication politique. « Il existe un vaste éventail de pratiques industrielles non réglementées qui peuvent être considérées comme contraires à l’éthique mais pas illégales », ajoute-t-elle.

Avant même l’assassinat de Gauri Lankesh, ces offres avaient commencé à proliférer en Inde. Dans une brochure censée rester confidentielle mais qui avait fuité dans la presse en 2016, une entreprise proposait déjà des services d’« information militarisée » pour « polluer » les moteurs de recherche et « manipuler » l’actualité en masse. Depuis, la société en question a disparu des radars mais d’autres ont pris sa place. De nombreux experts décrivent d’ailleurs ces réseaux comme une hydre, dont les têtes repoussent lorsqu’elles sont coupées.

Gauri Lankesh a souvent eu l’impression de se heurter à une structure semblable à l’hydre, confie sa sœur Kavitha. « Il ne s’agit pas d’une seule organisation mais de l’infiltration de nombreuses organisations », ajoute-t-telle. « Il se peut que l’une d’elles soit près de chez vous ».

La façade du tribunal civil de Bangalore où se déroule le procès des suspects du meurtre de Gauri Lankesh. (Photo : Wilhelm Tell DCCXLVI/Wikimedia Commons)

Une victime de la désinformation

En juillet 2022, les portes du tribunal civil de Bangalore s’ouvrent à un public restreint, composé d’avocats et de journalistes. Dix-sept suspects, presque tous liés à la secte nationaliste hindoue Sanatan Sanstha et à des groupes de droite associés, doivent être jugés pour le meurtre de Gauri Lankesh.

Les journalistes et les avocats qui se sont entretenus avec Forbidden Stories décrivent une enquête exceptionnellement bien menée – chose rare dans un pays où l’impunité pour les crimes contre la presse est l’une des plus élevées au monde. Une « unité d’enquête spéciale » créée pour étudier l’affaire s’est rapidement mise au travail. Des douilles de balles ont été comparées à celles de crimes similaires commis ces dernières années, des cartouches vides associées à un pistolet 7,65 mm. Le véhicule en fuite a été identifié grâce à des images de vidéosurveillance. Il n’a fallu que six mois pour arrêter un premier suspect : Naveen Kumar. Plusieurs mois plus tard, les enquêteurs ont déposé un dossier d’accusation d’environ 10.000 pages, désignant 17 autres suspects, dont l’un est toujours en fuite.

Les enquêteurs de cette unité spéciale ont conclu que le groupe d’assassins faisait partie d’un réseau opérant dans plusieurs États du sud de l’Inde. Accusé d’être à l’origine de plusieurs attentats à la bombe très médiatisés au début des années 2000, qui ont eu lieu à Goa, l’Etat côtier voisin du Karnataka. Grâce aux éléments découverts par la police scientifique, les enquêteurs ont établi un lien entre l’assassinat de la journaliste et le meurtre de trois autres intellectuels qui auraient également été tués par les membres de ce groupe.

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Amol Kale, le cerveau présumé du meurtre, sélectionnait des militants d’extrême droite lors de rassemblements religieux et les entraînait à devenir des tueurs. Parashuram Waghmare, connu sous le nom de builder pour son allure massive, a appuyé sur la gâchette.

Selon les dossiers, Amol Kale a formé les tueurs à gages au cours d’un processus d’endoctrinement de plusieurs mois qui comprenait de la méditation, de l’apprentissage au maniement des armes et de l’éducation religieuse. On leur faisait également lire les articles de Gauri Lankesh et regarder en boucle les vidéos de ses discours. Au moins cinq membres de ce groupuscule ont vu la vidéo d’un discours prononcé par la journaliste en 2012 à Mangalore, une ville du sud du Karnataka, dans lequel on l’entend remettre en question les racines de l’hindouisme. Waghmare, le tueur à gages, pouvait citer par cœur de longs extraits de la vidéo, suggérant qu’on lui avait montré la vidéo « à plusieurs reprises », selon un enquêteur de la police locale qui a parlé à Forbidden Stories sous couvert d’anonymat. Un avocat de l’accusé a refusé de nous répondre expliquant que l’affaire était toujours en cours de jugement.

Lors d’une réunion dans une maison de location sécurisée, les comploteurs auraient décidé de tuer Gauri Lankesh « à tout prix », indique le dossier. « Si elle n’était pas neutralisée, elle aurait jeté le discrédit et créé une mauvaise opinion du Dharma hindou dans la société », auraient-ils conclu.

L’ancienne maison de Gauri Lankesh à Bangalore. (Photo : Phineas Rueckert pour Forbidden Stories).

Un journaliste proche du dossier, qui a préféré garder l’anonymat, a déclaré que le récit populaire selon lequel Gauri Lankesh était anti-hindoue, renforcé par les médias, a joué un rôle clé dans son assassinat. « Ils ont décidé de cibler Gauri en raison de la façon dont elle était perçue », affirme le journaliste à Forbidden Stories.

Selon des sources policières locales, la vidéo – téléchargée sur l’ordinateur portable d’Amol Kale à partir de YouTube – était un élément parmi d’autres au service d’un processus « d’endoctrinement progressif ». Cette vidéo, comme l’a découvert Forbidden Stories grâce à une analyse technique menée par des chercheurs du Digital Witness Lab de Princeton en partenariat avec Forbidden Stories, s’est largement répandue dans les groupes d’extrême droite indiens, contribuant à une intense campagne de diffamation qui l’a dépeinte comme anti-hindoue bien avant que le plan d’assassinat n’ait été mis au point.

A Facebook post from the official page of the BJP in Karnataka calling on followers to take legal action against anti-Hindu speeches.

À l’aide d’outils open-source, les chercheurs ont trouvé des preuves de l’existence de huit liens YouTube différents largement partagés sur Facebook, dont trois qui ont suscité plus de 100 millions d’interactions (likes, partages et commentaires). En 2014, la page officielle du BJP au Karnataka a partagé la vidéo accompagnée d’un avertissement : « La prochaine fois que nous entendrons de tels discours, il nous faudra donner une réponse juridique appropriée ».

« Le post du BJP partageant la première vidéo YouTube a reçu peu d’engagement de la part des utilisateurs de Facebook, mais le fait que la vidéo y soit arrivée deux ans après son téléchargement initial témoigne de sa portée », a déclaré Surya Mattu et Micha Gorelick, chercheurs au Digital Witness Lab.

Le BJP au Karnataka n’a pas répondu aux multiples sollicitations de Forbidden Stories.

En avril 2019 – dernière archive de la vidéo avant son retrait – la version la plus populaire de la vidéo comptait plus de 250 000 vues et des centaines de commentaires sur YouTube. À plusieurs reprises, la vidéo a été publiée sur des comptes utilisant les mêmes éléments de langage, ce qui suggère une potentielle coordination dans les publications. Dans chaque cas, la vidéo est légèrement modifiée et s’ouvre sur un écran noir où clignotent les mots « POURQUOI JE HAIS LA LAÏCITÉ EN INDE ».

Selon Guillaume Chaslot, un ancien ingénieur de Google qui étudie la manière dont l’algorithme de YouTube favorise les discours de haine, sublimer les actes de violence au lieu d’appeler directement à la violence est une stratégie courante pour jouer avec cet algorithme. « Comme vous interdisez certains types de contenu sur la base de mots-clés, les gens vont trouver d’autres façons d’énoncer les choses », explique-t-il. « Au lieu de d’affirmer : ‘Il faut tuer cette personne’, ils peuvent dire : ‘C’est un anti-hindous, il devrait descendre en enfer’, ce genre de chose. »

Dans un communiqué, Google – qui a racheté YouTube en 2006 – écrit : « Les règles de YouTube sont globales, et nous les appliquons de manière cohérente sur toute la plateforme, quel que soit le contenu ou l’origine de celui qui le propose, son point de vue, sa position ou son affiliation politique. Au fil des ans, nous avons investi dans les produits et les politiques nécessaires pour aider à lutter contre les contenus préjudiciables, la grande majorité des vidéos violentes sont aujourd’hui supprimées avant de dépasser les 10 vues. »

Le contenu du discours de Gauri a par ailleurs été déformé lors du montage, a constaté Forbidden Stories. Selon KL Ashok, qui a coordonné l’événement lors duquel Gauri Lankesh s’est exprimée, son discours n’était pas destiné à être une attaque contre l’hindouisme. « Il a été raccourci pour n’inclure que la partie où elle dit que la religion hindoue n’a pas de père ni de mère. En disant cela, son intention était de souligner la pluralité de cette religion qui compte des milliers de castes et plusieurs formes de croyances », affirme-t-il.

Selon Forbidden Stories et Digital Witness Lab, la vidéo a été moins virale sur Twitter, mais a aussi pu être utilisée pour susciter des attaques hors ligne. Notre analyse montre toutefois que la vidéo a été postée depuis Facebook par le compte @GarudaPurana de l’activiste d’extrême droite Bhuvith Shetty, lié à plusieurs actes de violence et discours de haine en ligne. En 2014, Shetty a rédigé une pétition Change.org qui visait à faire arrêter Gauri Lankesh pour « atteinte aux sentiments religieux ». Forbidden Stories a contacté Shetty sur Twitter sans obtenir de réponse jusqu’à ce jour.

La journaliste devait comparaître devant un tribunal 10 jours après son assassinat pour « perturbation à l’harmonie communautaire ». « [Je] subis un procès à cause de ce discours », avait-elle écrit sur Twitter plusieurs mois auparavant. « J’assume chacun des mots que j’ai pu dire ».

Elle n’a jamais pu se présenter au tribunal.

Gauri Lankesh avec sa nièce à Bangalore. (Photo : Sheethal Jain).

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