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Quand la France envisageait d’acheter Pegasus, le Maroc espionnait ses ministres
Durant de longs mois, la France a envisagé d’acquérir le logiciel espion le plus célèbre au monde. De nouveaux éléments consultés par Forbidden Stories détaillent ce projet esquissé au moment même où des membres du gouvernement auraient été secrètement ciblés par le Maroc avec Pegasus. L’Elysée a fini par mettre son veto. Récit d’une volte-face.
Crédit : Mélody da Fonseca
- Le revendeur officiel de NSO en France expose, dans une audition consultée par Forbidden Stories, les dessous de ses rencontres avec les services de renseignement et évoque un montant de « 60/80 millions » d’euros pour l’achat du logiciel.
- L’Élysée a fini par renoncer en fin d’année 2020 devant le risque réputationnel et a invoqué un risque de perte de souveraineté.
- La demande d’autorisation de vente de Pegasus en France a été déposée une nouvelle fois devant la commission de l'ANSSI après le veto de la présidence d’acquérir Pegasus.
- Sept téléphones de ministres de l’époque présentent des « traces de compromission » par Pegasus. Toutes sont similaires aux autres marqueurs trouvés sur des cibles associées au Maroc.
Par Eloïse Layan, Hicham Mansouri et Guillaume Vénétitay
16 juillet 2026
Même les moines-soldats ont des secrets. Sébastien Lecornu avait lui-même choisi ce qualificatif d’homme-lige pour jurer fidélité à Emmanuel Macron, au moment d’être nommé Premier ministre. Derrière cette expression transparaît l’image d’un ascète, presque falot.
Il y a pourtant un pays qui a jugé intéressantes la vie et l’activité de Sébastien Lecornu : le Maroc. En juillet 2019, alors que le Normand était encore ministre des Collectivités territoriales, le Royaume chérifien aurait ciblé son téléphone avec le logiciel espion Pegasus, commercialisé par la société israélienne NSO.
Sébastien Lecornu à l’Ecole polytechnique en octobre 2022 (Crédit : Ecole polytechnique / J.Barande / CC BY-SA 2.0).
L’ancien maire de Vernon et la France ne sont visiblement pas rancuniers. Sébastien Lecornu se rend ces 15 et 16 juillet à Rabat, accompagné de douze ministres, pour une « rencontre de haut niveau » qui doit consacrer le rabibochage entre la France et le Maroc. Au moment même où Forbidden Stories et ses partenaires publient de nouvelles révélations sur la surveillance de masse opérée par le Maroc et notamment sur l’infection des téléphones de sept ministres français en 2019 et 2020 par le logiciel Pegasus.
De nouveaux documents, que le consortium a pu consulter, racontent une histoire encore plus vertigineuse : celle d’un spyware que la France a songé acquérir pendant de longs mois, alors que les plus hauts personnages de l’Etat en étaient déjà victimes, sans même le savoir.
« 60/80 millions d’euros » pour Pegasus
Il n’y a pas besoin d’aller jusqu’au siège de NSO, à Herzliya, à 10 kilomètres au nord de Tel-Aviv, pour savoir comment les services de l’État français ont été tentés de se doter de Pegasus. Il suffit de se rendre à Angoulême (Charente). C’est ici que vit Jérôme S., 52 ans, dans une maison, située au détour d’une rue calme. Il est à la tête de la société Syans, cinq salariés en 2022, qui fournit « depuis des années » les services de renseignement français, dont la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Syans est aussi le revendeur exclusif de NSO en France.
Dans le cadre de l’enquête ouverte en France après les plaintes de victimes de Pegasus, Jérôme S. a été entendu par les enquêteurs. Lors de son audition, que le consortium a pu consulter, l’homme dévoile bon nombre de fonctionnalités spécifiques pour le potentiel client français. Il aurait été notamment prévu que le malware ait une durée de vie limitée et s’autodétruise pour ne pas être découvert en cas d’analyse du téléphone. Autre indice que les discussions ont été poussées, le patron de Syans évoque sa commission en cas de vente de Pegasus – 50 à 65 000 euros – et même un montant pour la transaction : « Je pense qu’en ce qui concerne la France, le tarif proposé par NSO Group avoisine les 60/80 millions d’euros ». Contacté, Jérôme S. n’a pas souhaité commenter pour protéger son activité.
« Plusieurs services de l’Etat poussaient en faveur de Pegasus »
Au tournant de l’année 2020, la DGSI ainsi que la direction du renseignement militaire (DRM) sont citées comme clients potentiels, selon les documents consultés par Forbidden Stories. L’outil attire aussi l’œil du ministère de la Justice. La Place Vendôme lorgne avec intérêt sur ce spyware qu’elle pourrait utiliser dans le cadre d’enquêtes liées au narcotrafic ou au terrorisme, et rien n’indique que les usages envisagés du logiciel en France étaient illicites. « Plusieurs services de l’Etat poussaient en faveur de Pegasus, dont le ministère de la Justice, » confirme un membre du renseignement français.
D’autres mettent des mots précis sur leur enthousiasme face à un tel logiciel. Comme Jean-Dominique Nollet, ancien Saint-Cyrien, une vie dans l’Armée de terre puis dans la Gendarmerie. Cet homme aux fines lunettes a rencontré NSO à Prague « aux alentours de 2016/2017 » puis au siège de la firme, alors qu’il était détaché à Europol, l’Office de police criminelle de l’Union européenne (UE).
À Europol, « nous avons tous été extrêmement impressionnés par les performances de l’outil tant en matière de déploiement que de captation des données. […] En fournissant le numéro de téléphone, NSO était en mesure d’infecter le téléphone en 20 secondes environ », décrit, dans son audition par les enquêteurs, celui qui est aujourd’hui employé par TotalEnergies. À Herzliya, il peine à cacher sa fascination pour « une pièce d’environ 15 m² remplie de tous les types de téléphone iOs et Android de la planète, qui étaient soumis aux tests d’infection et de déploiement de leurs malwares, en continu. »
Pour les ministres français espionnés, des traces liées au Maroc
Les ministères s’activent, sans savoir qu’ils ont été pris de vitesse. De l’autre côté de la Méditerranée, le Maroc est un utilisateur de Pegasus depuis la fin de l’année 2017. Dans une réponse de la Direction générale des services extérieurs (DGSE) à une réquisition judiciaire du 8 novembre 2022, le service “établit que les Émirats arabes unis et le Maroc ont utilisé, au moins depuis 2017, des produits de NSO”. Alors que le royaume l’a toujours démenti. Les révélations du Projet Pegasus, à l’été 2021, agissent comme une déflagration : les numéros de téléphone d’Emmanuel Macron et de quinze membres du gouvernement ont été retrouvés dans la liste de potentielles cibles du Maroc. « Je n’ai jamais été informé des résultats de l’analyse du téléphone de Macron, cela a été géré directement par l’Elysée, avec un très haut degré de confidentialité », indique un ponte du renseignement français.
Un peu à la manière du secret médical entourant le chef de l’État, rien ne filtre sur la possible infection de son smartphone. Les nouveaux éléments consultés par le consortium permettent toutefois d’établir « des traces de compromission » par Pegasus dans les téléphones de sept membres du gouvernement de l’époque : Jean-Michel Blanquer, Jacqueline Gourault, Julien Denormandie, Emmanuelle Wargon, François de Rugy, Florence Parly et Sébastien Lecornu
Ces traces sont toutes liées au Maroc. Dans l’iPhone XS de Sébastien Lecornu, deux marqueurs retrouvés par l’ANSSI signalent ainsi la présence des adresses “bergers.o79@gmail.com” et “bogaardlisa803@gmail.com”, décelées dans des fichiers de cache utilisés par Apple. L’iPhone 12 de Florence Parly comporte, lui aussi, des traces de “bergers.o79”, ainsi que d’une seconde adresse mail “naomiwerff772@gmail.com”. Des adresses connues pour avoir été utilisées contre des cibles d’intérêt pour le Royaume chérifien – “bergers.o79” a notamment compromis le téléphone d’Omar Radi, selon des éléments d’Amnesty Security Lab. Les marques d’infection pour Lecornu et Blanquer s’étirent d’ailleurs jusqu’en mars 2020, soit après les dernières dates de ciblages révélées par le Projet Pegasus
De son côté, dans un courrier du 20 Avril 2022, la DGSE écrit qu’à l’issue de ses analyses, elle est “en mesure de rattacher certaines intrusions à l’activité de services de renseignement de pays clients de Pegasus et estim[e] qu’elles participent à des opérations d’espionnage portant atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation”.
La DGSE est “en mesure de rattacher certaines intrusions à l'activité de services de renseignement de pays clients de Pegasus et estim[e] qu'elles participent à des opérations d'espionnage portant atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation”.
Opacité et embarras à l'Élysée
La procédure judiciaire qui a suivi nos révélations montre aussi une certaine légèreté chez des personnalités concernées par un possible piratage. L’audition de Florence Parly, ex-ministre des Armées, est une succession de « je ne me souviens pas ». Elle assure n’avoir « aucun soupçon sur le service ou l’Etat qui aurait pu être à l’origine [du] ciblage ». La ministre ne se rappelle pas non plus des détails de sa rencontre avec Benny Gantz, ministre israélien de la Défense, qui lui aurait remis, selon Shalev Hulio, l’un des cofondateurs de NSO, un rapport certifiant qu’aucune personnalité politique française n’avait été ciblée par Pegasus.
Des pertes de mémoire et des oublis illustrant l’embarras en haut lieu. La France étant par ailleurs bien heureuse de ne pas être mêlée au logiciel israélien. La preuve, l’Élysée a plus rapidement communiqué sur son refus d’acheter Pegasus que sur les résultats de l’analyse du téléphone d’Emmanuel Macron. La décision avait été prise fin 2020, comme l’avait dévoilé Le Monde. « Emmanuel Macron l’a annoncé lors d’un conseil de défense et a invoqué des raisons de souveraineté ainsi que le risque réputationnel, le spyware était déjà utilisé par des régimes autoritaires », confirme un familier du sujet à Forbidden Stories.
On reste en contact ?
Une énigme française demeure. Six mois après le veto de l’Elysée, en juin 2021, Jérôme S., le revendeur du spyware dans l’hexagone, dépose en effet un R226 – la procédure pour commercialiser des technologies d’écoute ou d’interception – au nom de Syans car «la DGSI souhaitait acquérir le logiciel ». Selon le Charentais, le budget avait été « validé au niveau ministériel » et le projet était même « au vert » du côté gouvernemental à la fin 2020. Pourquoi la demande d’autorisation de vente de Pegasus en France a-t-elle été émise à cette date? Un passage en force du renseignement ? Le directeur du Service technique national de captation judiciaire (STNCJ), rattaché à la DGSI, estime, lui, que le représentant de NSO en Europe – Rogier R., un Hollandais – aurait fait cavalier seul, en prenant à la fois acte du refus de la France, tout en prenant ses « dispositions pour présenter une nouvelle fois un dossier devant la commission R226 ». Pourquoi insister autant alors que les jeux semblaient faits ? NSO espérait-elle un revirement politique ou cela traduit-il un double discours au plus haut niveau de l’Etat ?
Un mystère de plus pour les enquêteurs, qui n’ont pas pu compter sur la coopération du Maroc, qui a refusé une commission rogatoire, selon les magistrats. Avant la visite ministérielle cette semaine, le roi Mohammed VI a envoyé, selon la presse affidée au Royaume, ses voeux les plus chaleureux à Emmanuel Macron dans un esprit « d’amitié, de confiance et d’exigence ». Sébastien Lecornu, lui, participera à un déjeuner « offert » par le souverain ce jeudi.
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