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Comment le Maroc aurait espionné un allié africain
En pleine crise de succession gabonaise, en mars 2019, les services de renseignement marocains auraient ciblé l’entourage de l’ex-président Ali Bongo avec le logiciel espion Pegasus. Retour sur cet épisode marquant.
Crédit : Mélody da Fonseca
- Noureddin Bongo Valentin, fils d'Ali Bongo, et Brice Laccruche Alihanga, son directeur de cabinet, figurent sur une liste de cibles potentielles du logiciel espion Pegasus
- Y figurent aussi les numéros de deux des principaux opposants d'Ali Bongo, candidats à l'élection de 2016 : Jean Ping et Dieudonné Minlama Mintogo
- Un ciblage intervenu en dépit de relations étroites entre les deux pays, selon une source de la DGST marocaine qui évoque même un entraînement conjoint entre les services
Par José Bautista, Eloïse Layan, Hicham Mansouri, Phineas Rueckert et Guillaume Vénétitay
16 juillet 2026
Mars 2019 : des questions lancinantes hantent les couloirs de Libreville, capitale du petit pays riche en pétrole, le Gabon. Quel avenir pour le président Ali Bongo Ondimba, au pouvoir depuis 10 ans ? Un nouveau chef d’état va-t-il devoir être nommé, et qui ?
La guerre de succession a éclaté quatre mois auparavant. Le 24 octobre 2018, le président Bongo, fils de l’homme fort Omar Bongo, est victime d’un AVC. Après une convalescence d’un mois en Arabie Saoudite, il est évacué à Rabat, au Maroc, le 28 novembre.
Moins de deux mois plus tard, un putsch raté fragilise un peu plus le pouvoir. Mené par le lieutenant Kelly Ondo Obiang, un membre de la garde républicaine, le coup d’État est déjoué, Obiang est arrêté. La reprise de contrôle ne suffit pas à faire taire les questionnements sur l’avenir de Bongo, qui ne fait que de rares apparences. Au point qu’une théorie se propage : le leader serait, en fait, mort, remplacé par un double.
Au Gabon, les prétendants se positionnent. Pascaline Bongo Ondimba, la sœur d’Ali Bongo, ancienne directrice du cabinet de son père Omar Bongo. Frédéric Bongo, un des demi-frères d’Ali Bongo, à la tête du service de renseignements gabonais. Ou bien Marie-Madeleine Mborantsuo, la présidente de la Cour constitutionnelle et la maîtresse d’Omar Bongo.
Mais deux profils se détachent : il s’agit de Noureddin Bongo Valentin, le fils aîné d’Ali Bongo, et Brice Laccruche Alihanga, jeune franco-gabonais et directeur de cabinet du président.
Des études dans les meilleures écoles anglaises et une carrière dans le privé, Noureddin a grandi principalement à l’étranger. Ce n’est qu’en 2018, après l’AVC de son père, que le fils endosse un rôle politique. Brice Laccruche Alihanga, pour sa part, est considéré par certains comme « le véritable homme fort du Gabon ».
C’est en pleine crise de succession qu’apparaît un spectateur discret.
Selon nos informations, le 5 mars 2019 sont entrés les numéros d’une dizaine de Gabonais dans une liste de cibles potentielles du logiciel d’espionnage Pegasus, dont ceux de Noureddin Bongo et Brice Laccruche. Ce logiciel, capable d’infecter un portable à distance sans la connaissance de la victime, est vendu à des États par la compagnie israélienne NSO Group. Le Maroc serait à la manœuvre : les numéros figurent parmi les près de 13 000 cibles potentielles de Pegasus attribuées au Royaume chérifien, selon la liste obtenue par Forbidden Stories et Amnesty International lors du Projet Pegasus.
Noureddin Bongo et Brice Laccruche Alihanga ne sont pas les seuls à intéresser les Marocains. Figurent aussi sur la liste des membres de l’entourage rapproché des deux prétendants, surnommés la « young team ». L’opposition figurerait également, notamment deux anciens candidats à la présidence, Jean Ping et Dieudonné Minlama Mintogo. (Sans analyse technique des téléphones, Forbidden Stories ne peut pas confirmer si les cibles potentielles ont bien été infectées.)
Les tentatives d’infection interviennent à une période cruciale au Gabon. « C’est un moment de grande faiblesse » pour le régime Bongo, décrypte un expert sur le Gabon sous couvert d’anonymat. « Ça ne m’étonne pas tellement que le Maroc surveillait, en essayant de voir qui faisait quoi ; qui magouillait avec qui, qui s’alliait avec qui. »
« C’est nous qui les formons »
Afin de comprendre l’intérêt des marocains à espionner leurs confrères gabonais, il faut remonter quelques décennies en arrière. « Le Maroc, c’est un peu le patron du Gabon » avance notre expert. « C’est le patron au sens de ‘patron-client’, le protecteur du régime gabonais. »
Cette relation privilégiée date de l’époque du roi Hassan II, nous explique Safir,* ex-agent de la DGST qui a décidé de fuir son pays. « Il y a toujours des gens du Maroc au Gabon », raconte Safir. « Ils y vont pour travailler. Donc ils y font la filature, tout dans le but du contre-terrorisme : surveiller les mosquées ; surveiller les gens qui ont une relation avec l’Iran, par exemple, parce qu’en Afrique de l’Ouest, il y avait un problème d’infiltration des Iraniens. »
Selon Safir, le Maroc envoyait régulièrement des agents de renseignement en tournée au Gabon, où ils racontent avoir été bien payés même s’ils n’ont pas apprécié la nourriture sur place. Selon des sources ouvertes consultées par Forbidden Stories, un de ces agents, un certain Farid S., a multiplié des voyages à travers le monde, et notamment à Herzliya, ville israélienne où se trouve le siège de NSO Group jusqu’en 2024, concepteur de Pegasus, et Libreville, capital du Gabon. « Le Gabon, c’est nous qui les formons », glisse Safir lors d’une de nos rencontres. « Il y a une vingtaine de personnes qui visitent tous les six mois et ça tourne. »
Rencontre entre le Roi Mohamed VI et Ali Bongo le 3 décembre 2018 (Crédit : Twitter / Capture d’écran Forbidden Stories).
Mohammed VI, héritier d’Hassan II, s’est rendu régulièrement au Gabon durant son règne et a multiplié des échanges bilatéraux avec en premier lieu Omar, puis ensuite Ali Bongo, notamment sur l’implantation de sociétés marocaines et l’octroi de bourses à des étudiants africains dans les écoles et universités chérifiennes.
Selon plusieurs sources ouvertes, le Gabon envoie des militaires se former au Maroc. L’actuel président, Brice Oligui Nguema, est diplômé de l’école militaire de Meknès; en 2009, il est même nommé attaché militaire à Rabat. Les marocains ont eux bénéficié du soutien inconditionnel du Gabon sur la question de la marocanité du Sahara occidental.
En revanche, selon nos informations, le SILAM — agence gabonaise responsable des écoutes — n’aurait pas été au courant de l’utilisation de Pegasus contre de hautes personnalités au Gabon. Nous ignorons si Ali Bongo lui-même, toujours au Maroc en mars 2019, en a été informé.
« Le pays était en ébullition. Alors, pour le Maroc, il fallait absolument savoir ce qu’ils préparaient » rapporte une source sécuritaire proche du Royaume.
Fin de règne de la « young team »
Fin mars 2019, Ali Bongo retourne au Gabon. Affaibli, l’ancien homme fort se met en retrait. Certains disent que c’est la « young team », ainsi que Noureddin Bongo et sa mère Sylvia qui sont considérés comme les véritables détenteurs du pouvoir.
Selon des articles de presse de l’époque, le jeune Laccruche commence à faire de l’ombre à Noureddin. Dans un remaniement, il est limogé de son poste de directeur de cabinet, puis arrêté en décembre 2019 dans une vaste enquête anticorruption et placé en détention provisoire. Noureddin Bongo, pour sa part, prend officiellement part au gouvernement quand Ali Bongo le nomme Coordinateur général des affaires présidentielles.
Quatre un an plus tard, en 2023, un nouveau coup d’État militaire secoue le pays. Cette fois-ci, le chef de la garde républicaine, Brice Oligui Nguema, assume le pouvoir. Noureddin, Sylvia et plusieurs membres de la « young team » sont arrêtés et accusés de corruption : détournement de fonds publics, blanchiment de capitaux et usurpation de fonction, entre autres crimes — ce qu’ils nient en bloc. Noureddin sera jugé par contumace à 20 ans de prison. Dans un article du Monde, il conteste les faits et raconte avoir été torturé en prison.
Parmi les victimes, plusieurs ont exprimé leur certitude d’avoir été régulièrement mis sur écoute et ont pris l’habitude d’avoir trois ou quatre téléphones pour tenter de tromper les services. Mais sur Pégasus, ils expriment leur doute qu’un tel logiciel, très onéreux, ait été utilisé contre eux.
Jean Ping, candidat à la présidence en 2016, dont le numéro apparaît sur la liste de cibles potentielles le 18 mars 2019, n’en est pas choqué. « La mise sur écoute, c’est courant au Gabon. (…) Si c’est avéré, je porterai peut-être plainte. », dit l’opposant au consortium Forbidden Stories. Contactés par le consortium, Noureddin Bongo, Brice Laccruche et Dieudonné Mintogo n’a pas donné suite.
Également sollicités, les autorités marocaines, gabonaises ainsi qu’un representant d’Ali Bongo n’ont pas non plus répondu.