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Au Mozambique, une mort en direct et une pollution taboue
Fin 2024, le jeune blogueur mozambicain Mano Shottas est tué par balles, alors qu’il couvrait en direct une manifestation dénonçant la pollution liée au transport de minerais de chrome. Depuis, les dépôts sauvages s’accumulent à la frontière avec l’Afrique du Sud, sans que les autorités n’arrivent à les endiguer. Les rares lanceurs d’alerte sont la cible de menaces de mort.
L’entrée d’une mine de chrome en Afrique du Sud qui envoie son minerai vers le port de maputo, au Mozambique, et la photo du blogueur Mano Shottas (Crédit : Forbidden Stories. Photo retouchée avec l’aide de l’IA).
- Une nouvelle analyse des images et du son de la vidéo du jeune blogueur Mano Shottas pointe l’implication très probable des forces de l’ordre mozambicaines dans sa mort par balles en décembre 2024
- Sur le terrain, la pollution sauvage à la frontière entre l’Afrique et le Mozambique dénoncée par les manifestants le jour de sa mort se poursuit
- Les lanceurs d’alerte sud-africains dénonçant cette pollution sont la cible d’intimidations et de menaces de mort
Par Alexander Abdelilah
22 octobre 2026
Foudroyé par une balle, un homme s’écroule au sol. L’image devient noire mais son portable continue de filmer.
Ce que le tireur ne sait pas, c’est que la scène est diffusée en direct sur le compte Facebook du jeune blogueur qu’il vient de toucher, Albino Sibia, plus connu sous le nom de Mano Shottas. Ses derniers instants continuent de hanter un régime habitué à l’impunité. Dans cette vidéo tournée le jour de sa mort, le 12 décembre 2024, dont Forbidden Stories a pu récupérer une séquence de 2 minutes et 24 secondes, Shottas filme le face à face tendu entre manifestants et forces de l’ordre à Ressano Garcia, une petite ville du Sud, à la frontière sud-africaine.
Il filme les agents positionnés sur la route face à lui, commente les nuages de gaz lacrymogènes qui s’approchent d’une maison où il affirme que des enfants se trouvent. Le tout alors que des tirs retentissent.
Depuis 18 mois, il informe les habitants de sa ville sur Facebook. Mano Shottas s’est fait un nom grâce à ses directs, des vidéos diffusées en direct depuis son portable où il couvre les manifestations, les faits divers ou encore la pollution de l’eau dans la région. Cette activité lui a déjà valu une arrestation en janvier 2024, selon une proche du blogueur. « Ils l’ont emmené en prison, dans un endroit secret, où ils nous ont demandé 50 000 meticals (soit environ 700 euros, NDLR) pour le faire sortir ». L’équivalent de plusieurs mois de salaire au Mozambique.
Bâchage d’un camion-benne à la frontière entre l’Afrique du Sud et le Mozambique (gauche) et photo de Mano Shottas postée sur sa page Facebook (droite).
Moins d’une minute après avoir été fauché par une première balle, Shottas trouve la force de braquer la caméra sur lui. « Je me suis fait tirer dessus. Je me suis fait tirer dessus et ils continuent de tirer. », dit-il d’une voix blanche. Le visage posé sur le bitume, le trentenaire et père de famille vient de diffuser ses derniers mots. Son décès sera constaté quelques heures plus tard. En analysant les informations disponibles en sources ouvertes et des vidéos tournées sur les lieux de la manifestation, Forbidden Stories a démontré l’implication des forces de l’ordre dans la mort de Mano Shottas. Nous sommes allés vérifier dans la ville frontalière sud-africaine de Komatipoort si la pollution des sols le long du fleuve Komati perdurait. Et enquêter ainsi sur le sujet qui lui a coûté la vie.
Sur la route du chrome sud-africain
Au moment où Mano Shottas tourne ses dernières images, le Mozambique traverse une période d’ébullition sociale, après les élections générales d’octobre 2024 marquées par de nombreuses fraudes et contestées par l’opposition. La répression fait plus de 300 morts.
Mais la manifestation qu’il couvre ce jour-là est différente. Les habitants de Ressano Garcia ont appris que des camions chargés de minerai de chrome avaient repris la route. Un ballet auquel les locaux sont pourtant habitués. Tous les jours, plus d’un millier de camions transportant du chrome et d’autres minerais en provenance du voisin sud-africain transitent par la ville pour atteindre le port de Maputo, sur les côtes de l’océan Indien, à moins d’une centaine de kilomètres de là, d’après les chiffres fournis par un expert sud-africain. Les chargements de minerais de chrome sont accusés de polluer le fleuve Komati traversant la frontière.
En couvrant cette manifestation, Mano Shottas s’est attaqué à une industrie extrêmement puissante. Les camions qui encombrent le poste-frontière de Lebombo ne sont que la partie la plus visible de flux commerciaux internationaux. Un millier de camions-bennes déversent quotidiennement chrome, charbon ou magnétite provenant d’Afrique du Sud, chargés sur des navires amarrés dans le port de la capitale du Mozambique. Ce moyen de transport par la route est jugé plus fiable que le fret ferroviaire, ou même d’exporter les métaux via les ports sud-africains. Une aubaine pour l’un des pays les plus pauvres du monde.
« Autour de 75 à 80% du chrome produit dans le monde provient d’Afrique du Sud », détaille Luke Nickels, analyste pour The Signal Group. « En 2022, 57 à 60% des exportations de ce minerai passaient par Maputo, et 85% de celles-ci étaient destinées à la Chine. » Débouché clé pour une industrie estimée à plus de trois milliards d’euros, l’actualité du « couloir de Maputo » est un sujet d’autant plus risqué à couvrir. Le minerai de chrome est une matière première stratégique : transformé en ferrochrome, il sert à fabriquer l’acier inoxydable, dont l’industrie mondiale a tant besoin.
Capture d’écran de l’ultime live Facebook de Mano Shottas (gauche) et photo d’un dépôt sauvage du côté sud-africain de la frontière (droite).
Il suffit d’emprunter l’axe reliant l’Afrique du Sud au Mozambique pour saisir l’ampleur de l’enjeu. La frontière court le long de l’immense parc national Kruger, où les touristes du monde entier viennent faire des safaris à la recherche de lions, d’éléphants et de girafes.
Plus on s’en approche, plus le nombre de camions transportant des minerais augmente, jusqu’à former une file continue de plusieurs centaines de mètres à l‘entrée de la ville frontalière de Komatipoort. Le long de la route, les tâches noires et grises formées par les dépôts de minerais de charbon et de chrome se multiplient. Ce dernier est reconnaissable à son scintillement, transformant certaines bordures de route en tapis de paillettes. Des minerais balayés par le vent et épandus non loin du fleuve Komati, qui longe la route.
Ces dépôts ont lieu lorsque les camions reviennent du Mozambique à vide. Ils doivent d’abord repasser la frontière sans bâche sur leurs bennes, pour inspection. Une fois la frontière franchie, sur le chemin vers leur base logistique sud-africaine, la plupart s’arrêtent en bord de route et remettent les bâches en place, afin de consommer moins d’essence. C’est le travail de jeunes hommes qui les attendent au bord de la route, assis derrière des glissières. Quand un véhicule s’arrête, ils grimpent sur les bennes en quelques secondes et remettent les bâches en place contre la modique somme de 10 Rands, soit 50 centimes d’euros. C’est pendant ce type de manipulation que les containers sont basculés sur le côté, déversant les poudres de minerais sur le sol.
Les camions chargés de minerais traversent la frontière mozambicaine à Komatipoort afin d’acheminer leur cargaison au port de Maputo, polluant au passage les sols et les cours d’eau. (Crédit : Forbidden Stories).
Alertées sur le sujet, les autorités sud-africaines n’ont pas su régler le problème. « Nous avons seulement reçu une lettre de confirmation indiquant qu’ils avaient bien reçu [notre plainte] », regrette Lambert de Klerk, responsable des affaires environnementales pour l’ONG AfriForum. La missive, consultée par Forbidden Stories, a été envoyée en février 2024 au ministère de l’environnement et au service des ressources minières de Pretoria. Elle exige « une enquête urgente et la mise en œuvre de la législation environnementale concernant le déversement illégal de minerais dans la région de Komatipoort », citant notamment « une menace importante pour la santé de la communauté, son cœur agricole et le bien-être environnemental global ».
Une résidente de Komatipoort a elle aussi tenté d’alerter les autorités environnementales dès 2023 sur ce sujet ultra-sensible. Elle assure avoir fourni des analyses d’eau et de sols pour appuyer ses propos, ainsi que des photos montrant « des poissons morts, des plantes mortes, des animaux morts », attribués selon elle à la pollution causée par les dépôts de minerais autour de la frontière. En vain. « Absolument rien n’a été fait, rien du tout ». La seule chose qu’elle a récoltée, ce sont des menaces anonymes. « On m’a appelée pour me dire que je devais me taire, parce qu’ils savent où habite ma famille et qui sont mes enfants », souffle-t-elle. Plusieurs années plus tard, elle est encore terrifiée.
Camion-benne sur la route (gauche) et dépôts sauvages de minerais devant un panneau d’interdiction près de la frontière entre l’Afrique du Sud et le Mozambique (droite).
La même chose est arrivée à un agriculteur de Komatipoort que nous avons pu rencontrer. Lui aussi veut témoigner sous couvert d’anonymat, par crainte des représailles. Nous l’appellerons Andrew. « J’ai eu des gars du secteur du transport qui m’ont dit qu’ils connaissaient des types qui pouvaient s’occuper de moi », se souvient-il. Son tort ? S’inquiéter des conséquences à long terme des dépôts sauvages de chrome et d’autres minerais pour les réserves en eau et la qualité des sols. « C’est une communauté agricole et nous avons un sol très fertile », souligne Andrew. « [Les dépôts] se déversent dans une rivière ou un étang, et on ne sait pas quelles en seront les conséquences dans quelques années. Et puis, il y a des gens qui cultivent des fruits bio, et voilà que ces substances se retrouvent dans leurs champs ». L’exposition au chrome est hautement toxique, pour les humains comme pour la faune et la flore, d’après plusieurs études. Parmi les effets possibles, des cancers, des maladies respiratoires et un moindre rendement agricole.
Sollicitée, l’administration chargée de l’environnement explique avoir adressé « des directives à quatre entreprises de transport routier dont les camions étaient soupçonnés d’avoir procédé à des déversements illégaux de déchets le long de la route N4 à Komatipoort. (…) Cependant, en l’absence de tout élément de preuve concret permettant d’établir la commission d’un crime environnemental, l’enquête [sur les quatre entreprises] s’est enlisée et a échoué. » L’administration assure toutefois qu’elle continue à enquêter sur ces pollutions qui ont lieu « au milieu de la nuit ou aux premières heures du matin afin d’échapper à toute détection. » Également contacté, le ministère des ressources minières et pétrolières n’a pas donné suite à nos questions.
Comme pour tous les minerais, la chaîne d’approvisionnement du chrome demeure opaque. Entre la mine et le camion qui déverse son contenu en bord de route, il peut y avoir plusieurs intermédiaires. Forbidden Stories a pu consulter un document d’achat prouvant que du chrome transite de la mine Sefateng, située dans la région de Limpopo, dans le nord-est de l’Afrique du Sud, jusqu’au port de Maputo, où il est chargé sur des porte-conteneurs.
Pour rejoindre la mine de chrome de Sefateng depuis la frontière, la route traverse des paysages majestueux, depuis la savane jusqu’aux chaînes de montagnes où se nichent les mines du Limpopo, en passant par des plateaux de terre rouge et des champs d’agrumes à perte de vue. C’est depuis la localité de Tsibeng, traversée par une route à deux voies toute droite, que la mine devient visible. Une tranchée creusée à même la montagne sur plusieurs centaines de mètres d’où partent certains des camions chargés d’acheminer la précieuse matière jusqu’au au port de Maputo. Interrogée sur cette route commerciale et les cas de pollution sauvage, la mine n’a pas donné suite. L’entreprise de transport, elle, explique avoir « mis en place des systèmes et des contrôles opérationnels destinés à empêcher tout déchargement non autorisé. ».
Mine de chrome de Sefateng vue depuis la route (gauche) et panneau de signalisation à l’entrée de la mine (droite).
D’après les données douanières partagées par The Counter, un service de recherche de l’ONG SOMO, entre janvier 2025 et mai 2026, plus de 800 millions d’euros de minerai de chrome et de ferrochrome en provenance d’Afrique du Sud ont quitté le port de la capitale mozambicaine. Soit 2,6 millions de tonnes. Principalement vers l’Asie, où il est intégré dans la fabrication d’acier inoxydable puis envoyé à travers le monde pour servir dans les secteurs de l’automobile, des produits de beauté ou de la construction.
À Ressano Garcia, où ces marchandises ne font que passer, Isabel, une proche de Mano Shottas qui préfère rester anonyme, se souviendra encore longtemps du jour où sa vie a basculé. Quand le premier tir atteint le blogueur, Isabel est en train de visionner son direct. Il l’appelle dans la foulée. « Je lui ai demandé : “Où es-tu ?” Il avait été touché par balle et ils ne laissaient personne lui venir en aide, ni l’emmener ailleurs. » Une vidéo filmée après la fin du live, depuis un autre angle, confirme cette hypothèse. On y voit Shottas au sol. Les policiers, eux, ont reculé de plusieurs dizaines de mètres. Personne ne lui porte secours. Pire : « Quand il m’a appelée, je me souviens qu’ils [lui] ont tiré [dessus] une deuxième fois. », raconte Isabel. « Mano Shottas voulait juste rendre le Mozambique meilleur. »
Relancés à plusieurs reprises, ni le ministère de la Justice ni le ministère de l’Intérieur mozambicains n’ont répondu à nos questions.
Le 30 décembre 2024, une plainte a été déposée par l’ONG mozambicaine de défense des droits de l’homme Centro para Democracia e Direitos Humanos devant la justice administrative pour mettre en cause la responsabilité civile de l’Etat mozambicain dans la mort du blogueur. Depuis, les autorités font la sourde oreille. Aucune ouverture d’enquête n’a été annoncée.
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