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Au Mexique, la politique migratoire de Trump plonge des milliers d’expulsés dans l’incertitude
Entre janvier 2025 et août 2026, l’administration Trump a expulsé 25 427 personnes des États-Unis vers des pays dits « tiers ». Près de 20 000 d’entre elles ont été envoyées dans les États mexicains du Chiapas et du Tabasco, à la frontière du Guatemala. Forbidden Stories s’est rendu sur place pour recueillir les témoignages de personnes affectées par cette politique – pour la plupart, des Cubains de plus de 50 ans. Nombre d’entre eux affirment avoir été expulsés sans jamais avoir pu faire valoir leurs craintes de persécutions.
Crédit : Mélody da Fonseca / Forbidden Stories
- Sur les 25 427 ressortissants de pays tiers expulsés des États-Unis par l’administration Trump entre janvier 2025 et août 2026, près de 20 000 — soit environ 80 % — l’ont été vers le Mexique.
- Interrogés par Forbidden Stories plusieurs d’entre eux décrivent des trajets en bus de plus de 30 heures. Beaucoup déclarent n’avoir reçu que très peu de nourriture ou d’eau, racontent avoir été menottés pendant de longues périodes, et déplorent l’absence totale d’information quant à leur destination finale.
- La plupart des personnes interrogées affirment avoir été expulsées sans jamais pouvoir faire valoir leurs craintes de persécution dans leur pays d’origine ou dans un pays tiers, un principe pourtant fondamental du droit international.
By Sofía Álvarez Jurado (Forbidden Stories)
September 23, 2026
Avec la contribution de Léa Peruchon, Magdalena Hervada (Forbidden Stories) et Mathieu Tourliere (Proceso)
En 1979, Lorenzo Sánchez n’a pas encore 20 ans lorsqu’il prend une décision qui va bouleverser sa vie. Né à Guantánamo, à Cuba, il suit une formation de mécanicien dans l’industrie lourde lorsque ses opinions politiques lui valent d’être mis sous surveillance par le régime de Fidel Castro.
Craignant des représailles, il décide de fuir son pays natal en bateau. Direction : les États-Unis. À ses yeux, ce pays incarne alors la promesse d’opportunités économiques et d’un refuge loin de la violence.
Castro est au pouvoir depuis 1959 — deux décennies au cours desquelles Cuba, dont l’économie de marché était largement dépendante des États-Unis, bascule rapidement vers un système socialiste centralisé. L’embargo imposé par Washington en 1962, associé à l’escalade des tensions entre les deux pays, accentue l’isolement économique de l’île. Pour endiguer l’opposition politique et freiner la fuite des travailleurs qualifiés, le régime restreint l’émigration.
Mais en avril 1980, les tensions sociales atteignent un point de rupture. Castro ouvre alors le port de Mariel, qui fait face à la Floride, à ceux qui souhaitent quitter le pays. Sánchez fait partie des quelque 125 000 Cubains qui gagnent les États-Unis lors de « l’exode de Mariel ». Environ 85 000 s’installent à Miami et dans le sud de la Floride. La plupart des « Marielitos » débarqués aux États-Unis obtiendront par la suite une carte de résident permanent, puis la citoyenneté.
La Havane et Washington n’ont jamais conclu d’accord autorisant le retour régulier des ressortissants expulsés du territoire états-unien. Comme Sánchez, les Cubains faisant l’objet d’un arrêté d’expulsion en attente ont longtemps été autorisés à rester aux États-Unis sous la surveillance des autorités migratoires, avec l’obligation de se présenter régulièrement auprès de ces dernières. Selon un rapport de Human Rights Watch (HRW), les Cubains « en sont venus », au fil du temps, « à croire que l’expulsion n’était plus possible ».
À son arrivée à Miami, Sánchez n’a ni famille, ni plan précis. Les autorités états-uniennes lui font un accueil chaleureux, tout comme les organisations religieuses et de la société civile mobilisées pour accueillir les « Marielitos ». Il est rapidement transféré dans le Wisconsin où les autorités lui fournissent un logement et de la nourriture — « même des cigares », se souvient-il en souriant.
L’exil, encore
Sánchez dépose sa demande de résidence en 1985, après avoir au fil des années appris l’anglais tout en travaillant dans un musée et dans une école.
Sa demande est rejetée. « Je ne sais pas pourquoi », dit-il. « Je n’avais commis aucun crime. » Il dispose néanmoins d’un permis de travail valide, et doit se soumettre à des contrôles mensuels des autorités migratoires.
En 1991, à la suite d’une rixe avec un habitant de son quartier, Sánchez est condamné à 36 mois de prison. Derrière les barreaux, il met ce temps à profit et obtient des diplômes en menuiserie, en lecture de plans et en dessin technique. À sa libération, en 1994, il cesse de se présenter aux convocations des autorités migratoires. Quelques années plus tard, il s’installe en Floride.
Les décennies passent. Sánchez reconstruit sa vie.
Juin 2025. Sánchez boit une bière sur une plage lorsqu’il est interpellé —or, la consommation d’alcool est interdite sur certaines plages de Floride. Pendant sa détention, un contrôle de son dossier révèle l’existence d’un arrêté d’expulsion datant de 1991, prononcé à la suite de son arrestation pour rixe et de son non-respect, à sa sortie de prison, de ses obligations de pointage auprès des autorités migratoires.
Des agents de l’ICE le transfèrent rapidement dans un centre de rétention à Miami.
Souffrant de diabète, Sánchez a subi, quelques mois plus tôt, une amputation des orteils du pied gauche. Au bout d’une semaine ou deux en centre de rétention, se souvient-il, alors qu’il se remettait toujours de son opération, il est transféré vers un hôpital d’El Paso, au Texas. Sur place, les forces de l’ordre lui annoncent son expulsion vers Cuba. Sánchez n’y oppose pas de résistance.
À sa sortie de l’hôpital, des agents de l’immigration le conduisent à la frontière. Sánchez pense toujours être renvoyé à Cuba. Mais en chemin, les agents lui annoncent une toute autre destination : « Tu vas au Mexique. Cuba ne veut pas de toi. »
Sánchez est finalement déposé du côté mexicain de la frontière, à Piedras Negras. Des agents frontaliers mexicains l’embarquent alors dans un nouveau bus, direction Villahermosa, dans l’État du Tabasco — une ville où il n’a jamais mis les pieds et où il ne connaît personne. Le trajet, raconte-t-il, dure trois jours.
Villahermosa, Mexique : Lorenzo Sánchez montre une photo de lui prise par les employés du refuge Amparito Shelter, le jour où sa demande de résidence au Mexique a été approuvée. Crédit : Sofía Álvarez Jurado (Forbidden Stories).
Des expulsions illégales
Pendant six mois, Forbidden Stories a enquêté sur les conséquences de cette politique migratoire pour les personnes expulsées vers des « pays tiers » — des pays dont elles ne sont pas originaires, mais qui, eux, acceptent de les accueillir.
Dans le cadre du « Deportation Project », notre consortium a réuni 72 journalistes issus de 26 médias et mené plus de 100 entretiens avec des responsables gouvernementaux, des avocats, des experts et des personnes expulsées des États-Unis.
Notre enquête documente la manière dont les États-Unis ont organisé l’expulsion de dizaines de milliers de personnes vers des pays tiers, en contournant certaines garanties prévues par le droit international.
Dès son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, le président Donald Trump a promulgué une série de décrets. L’un d’entre eux, intitulé « Securing our Borders » (Sécuriser nos frontières), chargeait le département d’État de coordonner ses efforts avec le ministre de la Justice et le département de la Sécurité intérieure pour favoriser des accords d’expulsion internationaux dits « de pays tiers. » Ces accords permettent ainsi de déroger à la procédure d’expulsion classique, qui prévoit généralement le renvoi des personnes concernées vers leur pays d’origine.
Dans un rapport publié en février 2026, la commission des Affaires étrangères du Sénat états-unien estimait que l’administration avait « considérablement étendu » ces pratiques, ce qui refléterait « une évolution préoccupante dans la manière dont les États-Unis [exercent] leur pouvoir ».
D’autant plus que ces nouveaux « accords de pays tiers » contournent l’obligation qui, en droit international, contraint les États à offrir aux personnes menacées d’expulsion la possibilité de faire valoir leurs « craintes de persécution », c’est-à-dire toute menace réelle pour leur vie dans leur pays d’origine ou dans un pays tiers.
Notre consortium a interrogé 35 personnes visées par ces nouvelles procédures d’expulsion. La plupart d’entre elles ont été expulsées sans jamais bénéficier d’une telle possibilité. Beaucoup n’ont été informées de la destination de leur expulsion qu’à leur arrivée.
La législation états-unienne prévoit bien une procédure d’expulsion accélérée, qui permet d’expulser un non-citoyen sans audience. Mais lorsqu’une personne soumise à cette procédure déclare au Service des douanes et de la protection des frontières (CBP) ou à l’ICE qu’elle souhaite demander l’asile et qu’elle craint d’être persécutée dans son pays d’origine, elle dispose d’un droit légal à une « credible fear interview ». Cet entretien constitue une étape déterminante de la procédure d’asile états-unienne : mené par un agent des Services de la citoyenneté et de l’immigration, il vise à évaluer les risques auxquels la personne serait exposée en cas de retour et le crédit à accorder à de telles craintes.
Interrogée par notre consortium, Meredyth Yoon, directrice du contentieux de l’organisation Asian Americans Advancing Justice, souligne que, dans de nombreux cas, les personnes expulsées des États-Unis ne font que transiter par un pays tiers avant d’être « rapidement » refoulées vers leur pays d’origine — et ce, même lorsqu’elles ont prouvé qu’elles risquaient d’y subir des persécutions ou des tortures.
Dans les centres de rétention états-uniens et, parfois, jusque dans les pays tiers qui les accueillent, ajoute Yoon, ces personnes sont « détenues indéfiniment dans des conditions déplorables, sans accès à des soins médicaux [ni] à des médicaments essentiels à leur survie ».
Expulsés vers le Mexique
Parmi les pays ayant accueilli des ressortissants de pays tiers expulsés par les États-Unis, le Mexique occupe une place particulière.
Selon « Third Country Deportation Watch », le site de suivi des expulsions vers les pays tiers géré par Refugees International et Human Rights First, le Mexique a accueilli quelque 20 000 personnes expulsées par les États-Unis, soit le nombre le plus élevé au monde. L’enquête de notre consortium révèle que le Mexique a accueilli davantage de personnes expulsées que les trois autres principaux pays d’accueil réunis : le Guatemala, qui en a accueilli au moins 2 981 ; le Costa Rica, au moins 599 ; et le Honduras, au moins 543.
Il n’existe pourtant aucun accord d’expulsion officiel entre le Mexique et les États-Unis.
Contrairement aux personnes expulsées vers d’autres pays tiers, les individus que les États-Unis expulsent au Mexique n’y arrivent pas par avion, mais de manière plus discrète : en bus. Un rapport de Human Rights Watch a identifié quatre principaux itinéraires d’expulsion terrestres : les passages frontaliers de San Ysidro-Tijuana, de Nogales-Sonora, d’El Paso-Juárez, et de Port Isabel-Matamoros.
Une fois ces points de passage franchis, les autorités mexicaines prennent le relais, et transfèrent les personnes expulsées vers deux villes situées à proximité de la frontière avec le Guatemala, au sud du pays : Villahermosa, capitale de l’État de Tabasco et pôle pétrolier et gazier ; et Tapachula, dans l’État du Chiapas, plaque tournante pour les personnes poursuivant leur route vers la frontière états-unienne au nord du pays.
Selon les personnes interrogées par notre consortium, ces transferts durent souvent plus de 30 heures, pendant lesquelles les passagers restent menottés et sont à peine nourris.
« Les chiens vivent mieux que nous, et eux, ils mangent tous les jours »
Après trois jours de trajet, Sánchez arrive à Villahermosa en juillet 2025. Il trouve refuge à Amparito, un centre d’accueil humanitaire privé qui offre un hébergement temporaire aux personnes dans le besoin. Cent-cinquante jours plus tard, il doit quitter le refuge, et se retrouve à la rue.
Il y vit depuis au moins cinq mois lorsque Forbidden Stories le rencontre en mai 2026.
Manque d’eau, de nourriture, de médicaments, sans parler des piqûres d’insectes: Sánchez évoque ses souffrances. Pour résumer son expérience au Mexique, il déclare : « Les chiens vivent mieux que nous, et eux, ils mangent tous les jours ». Toujours en convalescence après son opération et âgé d’une soixantaine d’années, il n’est pas en état de travailler.
« Parfois, je préférerais être déjà mort », confie-t-il.
Un aller simple pour Villahermosa
Les Cubains constituent le principal contingent de ressortissants de pays tiers expulsés au Mexique par les États-Unis. Le rapport de HRW recense quelque 4 300 Cubains ainsi expulsés vers ce pays entre janvier 2025 et mars 2026.
Au printemps dernier, Forbidden Stories a rencontré Vicente dans le sud du Mexique. Craignant que les agents de l’immigration étatsunienne ne l’identifient et ne l’empêchent de retrouver sa famille, ce Cubain de 60 ans a demandé à rester anonyme.
Déçu par la politique cubaine, Vicente quitte son pays pour le Venezuela en 2009, dans le cadre d’un accord de coopération bilatéral entre les deux pays. Vicente passe dix ans au Venezuela, y rencontre sa femme, y voit naître leurs enfants, et y construit une carrière d’entraîneur de baseball. Il y forme plusieurs joueurs qui sont devenus professionnels.
Mais un jour, il commence à recevoir des menaces d’un organe spécialisé de l’appareil cubain de maintien de l’ordre et de sécurité intérieure : la Direction des enquêtes techniques du ministère de l’Intérieur. Vicente raconte que des agents de ce service l’ont qualifié d’« apatride » et de « traître », et ont menacé de faire « payer le prix » à sa famille.
Parallèlement, la situation au Venezuela se détériore : des millions de personnes n’ayant plus accès aux soins de santé essentiels ni à une alimentation suffisante, des troubles sociaux se propagent dans tout le pays.
En 2023, déterminé à offrir un avenir meilleur à son fils cadet, alors âgé de neuf ans, Vicente décide de partir pour les États-Unis. L’administration Biden a créé une voie officielle de demande d’asile à la frontière mexicaine : l’application en ligne CBP One. Le père de famille tente de prendre rendez-vous, mais aucun créneau ne se libère.
Un ami lui parle alors d’un groupe qui prévoit d’entrer aux États-Unis en traversant le fleuve Rio Grande, qui longe la frontière entre le Texas et le Mexique. Vicente décide de se joindre à eux. Auparavant, ils ont déjà traversé le passage du Darién, l’une des routes migratoires les plus dangereuses au monde.
En août 2023, alors que le groupe, composé d’environ 300 personnes, arrive enfin sur le sol états-unien, il est intercepté par les autorités migratoires.
Vicente et 21 autres individus sont séparés du groupe et conduits dans à la prison de Port Isabel, au Texas. Il y passe 23 jours, puis comparaît ensuite devant un tribunal, accusé d’avoir franchi la frontière illégalement. La police n’ayant présenté aucun élément de preuve, Vicente est remis en liberté.
Mais, dès sa libération, il est placé en détention par des agents de l’ICE, et reconduit en prison à Port Isabel.
Sur place, il entame une nouvelle procédure judiciaire, engage un avocat, et présente des éléments à l’appui de sa demande d’asile. Il cite notamment les menaces qu’il dit avoir reçues au Venezuela. Mais sa demande est rejetée, et les autorités états-uniennes prononcent un arrêté d’expulsion à son encontre.
La prison de Port Isabel étant selon lui « saturée » de détenus, Vicente est ensuite transféré au Geauga County Safety Center, un centre de l’ICE situé à Cleveland, dans l’Ohio, au nord des États-Unis. Il y passe 90 jours à attendre une éventuelle prise en charge par les autorités cubaines. Comme cette prise en charge n’a finalement pas lieu, son beau-fils, qui vit aux États-Unis, obtient la libération de Vicente.
Le 25 décembre 2023, à Ontario, en Californie, Vicente retrouve sa femme et son fils. Tous les deux ont également traversé le passage du Darién pendant son incarcération, et viennent d’être relâchés par les agents frontaliers.
Quant à son entrée illégale aux États-Unis, Vicente espère bénéficier d’une mesure de clémence. Il travaille avec un avocat pour obtenir un statut légal de résident et ne manque jamais ses rendez-vous avec l’ICE.
En août 2025, il se présente à un de ces contrôles de routine, procédure à laquelle il est maintenant habitué : généralement, un agent de l’ICE vérifie son statut, confirme son identité, et fixe la date de son prochain rendez-vous. Mais ce jour-là, l’agent dit devoir prendre ses empreintes digitales, et le conduit dans une pièce à part.
« C’était un mensonge, » raconte Vicente. « Un piège. Quand j’ai franchi la porte, quatre agents m’attendaient. Ils m’ont menotté les mains, les jambes et les pieds, et m’ont dit de ne pas résister. »
Vicente* (nom modifié pour des raisons de sécurité), vêtu d’un t-shirt aux couleurs de Cuba, se tient dans la maison qu’il loue à Villahermosa, devant la cage qu’il a construite pour élever des cailles japonaises. Crédit : Sofía Álvarez Jurado (Forbidden Stories).
Vicente est conduit dans un centre de détention de Los Angeles situé, selon lui, dans « un sous-sol ». Plus de 80 personnes y sont détenues dans un espace qui, selon lui, « n’aurait pu accueillir confortablement que dix personnes ». Au bout de quatre jours, certains détenus, dont Vicente, sont embarqués dans un bus pour l’Arizona, puis transférés à El Paso, au Texas, pour enfin rejoindre East Montana. Vicente décrit ce camp, où les États-Unis avaient interné des personnes d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, comme un « camp de concentration ».
Human Rights Watch et l’American Civil Liberties Union, dans un récent rapport, ont constaté que les détenus d’East Montana subissaient « des conditions de détention équivalant à une disparition forcée » ainsi que « des traitements cruels, dégradants et inhumains », un « recours excessif à la force, dont une exécution extrajudiciaire », ainsi qu’« une négligence médicale mettant leur vie en danger », des « obstacles à l’accès à une représentation juridique » et « des expulsions coercitives vers des pays tiers ».
« Je n’ai commis aucun crime. Je n’ai rien à me reprocher. Rien de ce que j’ai fait ne justifie que l’on m’ait séparé de ma famille »
C’est ce qui est arrivé à Vicente, expulsé au Mexique en août 2025. Depuis son arrivée à Villahermosa, Vicente vit dans une maison en parpaings d’environ 15 m². En attendant d’obtenir le droit de travailler au Mexique, il entraîne bénévolement une équipe de baseball junior. Il a également construit une couveuse cailles japonaises, couramment élevées au Mexique pour leur viande et leurs œufs.
« Je ne sais rien faire d’autre que travailler », confie-t-il à Forbidden Stories.
« Je n’ai commis aucun crime », insiste-t-il. « Je n’ai rien à me reprocher. Rien de ce que j’ai fait ne justifie que l’on m’ait séparé de ma famille ». Il est éprouvé par la séparation avec sa femme et son fils, restés en Californie. À Noël dernier, nous raconte-t-il, les larmes aux yeux, ils lui ont envoyé une photo de la cheminée de leur maison familiale, à laquelle ils avaient accroché des chaussettes brodées au nom de chaque membre de la famille – dont le sien.
« C’est dur de savoir qu’on est présent sans être vraiment là », conclut le père de famille.
Abandonnés dans un pays étranger
Josué Martínez Leal, porte-parole du refuge Amparito de Villahermosa, considère que, pour les personnes ayant déjà été condamnées au pénal et ayant déjà purgé leur peine, les expulsions organisées par l’administration Trump entrent dans une « logique de double peine ».
« Selon nos constats, entre 90 et 95 % des personnes accueillies ici avaient déjà purgé leur peine [de prison] », déclare-t-il à Forbidden Stories. Pourtant, ajoute–t-il, « dès qu’elles mettaient un pied hors de prison, l’ICE les y attendait. »
L’augmentation du nombre de personnes expulsées vers des pays tiers, conjuguée à un système migratoire fonctionnant à saturation, laisse à la société civile locale et aux refuges communautaires mexicains, souvent dotés de moyens limités, la charge de combler les lacunes du dispositif.
Le refuge Amparito, créé à l’origine pour héberger les familles de patients d’un hôpital voisin, a rapidement élargi son accueil aux personnes expulsées par l’administration Trump. Mais lors de la visite de Forbidden Stories, le centre d’accueil ne disposait que de 10 lits temporaires pour hommes. Quant à la durée du séjour, elle est généralement limitée à deux nuits — bien que les exceptions restent fréquentes, car des personnes vulnérables arrivent sans cesse.
Dortoir pour hommes du refuge Amparito, à Villahermosa, où séjournent temporairement des ressortissants de pays tiers expulsés depuis les États-Unis (ainsi que des ressortissants mexicains dans le besoin). Crédit : Sofía Álvarez Jurado (Forbidden Stories).
Une fresque murale du refuge Casa del Caminante, à Palenque, représentant les différents itinéraires ferroviaires à travers le Mexique, ainsi que les différents lieux de refuge à travers le pays. Crédit : Sofía Álvarez Jurado (Forbidden Stories).
À environ 100 km de Villahermosa, dans la ville de Palenque, le refuge Casa del Caminante est lui aussi devenu un point de chute pour les ressortissants de pays tiers venus des États-Unis. Ils y sont accueillis à proximité de ruines mayas classées au patrimoine mondial de l’UNESCO, au cœur de la jungle du Chiapas.
Trois Cubains séjournaient à Casa del Caminante lorsque des membres de notre consortium s’y sont rendus. Le plus âgé d’entre eux avait 68 ans.
Pour Evelinda Ramírez Gallegos, psychologue du centre d’accueil, voir ces personnes, qui ont passé des décennies à se construire une vie aux États-Unis, abandonnées dans un pays avec lequel elles n’ont aucun lien est « déchirant ». La plupart, ajoute-t-elle, n’ont aucune envie d’être au Mexique, où elles souffrent de la chaleur extrême, du manque d’opportunités professionnelles ou encore de la difficulté à accéder à leurs prestations de retraite.
« Les États-Unis ne veulent pas d’eux, leur propre pays refuse de les accueillir, et d’une manière ou d’une autre, le Mexique devient la dernière option », conclut la psychologue.
« Si cet apatridie de fait les empêche d’obtenir des documents d’identité ou d’accéder à des droits fondamentaux tels que les soins de santé, cela pourrait constituer une violation du droit imputable au Mexique »
Pour certains, les difficultés commencent avant même leur arrivée au Mexique. Beaucoup ont vu leurs papiers confisqués par l’ICE lors de leur placement en centre de rétention. Certains ne les ont jamais récupérés, et sont arrivés au Mexique sans aucune pièce d’identité. Pour les Cubains, c’est un problème de taille : comme leur pays refuse souvent de laisser rentrer ses ressortissants ayant passé trop de temps à l’étranger, ces derniers se heurtent à des obstacles bureaucratiques quasi insurmontables pour obtenir de nouveaux documents d’identité.
« Si cet apatridie de fait les empêche d’obtenir des documents d’identité ou d’accéder à des droits fondamentaux tels que les soins de santé, cela pourrait constituer une violation du droit imputable au Mexique », estime Ian Kysel, professeur de droit clinique à la Cornell Law School et chercheur invité à la Stanford Law School ainsi qu’au Center for Advanced Study in the Behavioral Sciences de l’université de Stanford.
« Dans le cadre de cette coopération bilatérale, où le Mexique savait que les pays d’origine de ces personnes n’accepteraient pas le retour de leurs ressortissants » ajoute-t-il, « certaines de ces violations du droit international pourraient également être imputables aux États-Unis ».
Forbidden Stories s’est entretenu avec José Alejandro Aponte, un Cubain de 65 ans dont la demande de résidence au Mexique a été refusée.
Comme Sánchez, Aponte a, lui aussi brièvement séjourné au refuge Amparito. Il loue désormais une petite chambre dans le centre de Villahermosa.
« J’ai essayé de respecter toutes les règles », déclare-t-il à Forbidden Stories. « Maintenant, je suis perdu dans les limbes de l’immigration. Je n’ai aucun papier qui me permette d’aller où que ce soit. Je risque de perdre le contact avec ma famille, vu que les opérateurs téléphoniques demandent désormais aux gens d’associer leur numéro à une pièce d’identité valide. Comment est-ce que je suis censé faire ça ? »
Pour Aponte, le gouvernement mexicain est responsable de cette situation : « Pourquoi [la présidente Sheinbaum] a-t-elle accepté la proposition de Trump de nous faire venir ici, s’ils n’avaient pas l’intention de nous donner un endroit où vivre, la possibilité de travailler ? »
« J’ai essayé de respecter toutes les règles », déclare-t-il à Forbidden Stories. « Maintenant, je suis perdu dans les limbes de l’immigration »
Sánchez partage ce constat.
« Comment peut-on accepter d’accueillir des personnes expulsées d’un autre pays pour ensuite les laisser à la rue, livrées à elles-mêmes comme des chiens, affamées et dans le besoin ? Ils violent les droits humains. Peu importe qui vous êtes — que vous soyez une bonne ou une mauvaise personne. Nous sommes tous des êtres humains. »
La réponse du Mexique
Les ministères mexicains des Affaires étrangères et de l’Intérieur n’ont pas répondu aux questions de notre consortium. Ils ont simplement indiqué que le Mexique n’avait signé aucun accord avec les États-Unis pour accueillir des ressortissants étrangers. Ils ont néanmoins précisé que le Mexique acceptait, pour des raisons humanitaires, les personnes renvoyées depuis les États-Unis et proposait aux personnes éligibles une régularisation, l’asile, ou un retour assisté vers leur pays d’origine.
Interrogée par notre consortium, la présidence mexicaine a indiqué ne rien avoir à ajouter.
Des négociations avaient commencé dès 2018, sous le mandat de l’ancien président mexicain, Andrés Manuel López Obrador. En 2019, le Mexique a finalement aligné sa politique migratoire sur celle des États-Unis, a indiqué Tonatiuh Guillén López à notre consortium. Guillén était alors commissaire de l’Instituto Nacional de Migración (INM), l’agence mexicaine chargée de l’application de la législation en matière d’immigration et placée sous la tutelle du ministère de l’Intérieur.
Selon Guillén, cet alignement migratoire n’était pas le résultat d’un accord officiel, mais d’une politique acceptée par le Mexique sous la pression croissante des États-Unis, qui demandait notamment à militariser le contrôle de l’immigration.
Interrogé sur le rôle de l’INM dans les expulsions de ressortissants de pays tiers des États-Unis vers le Mexique, Guillén qualifie cette pratique d’« acte de cruauté ». Il souligne également que « plus il y a de personnes en déplacement, plus les groupes criminels organisés ont à y gagner ».
Guillén, qui avait pris ses fonctions en décembre 2018, a démissionné en juin 2019, lors de l’un des plus importantes crises diplomatiques entre le Mexique et les États-Unis de ces dernières années. Il a quitté son poste après que le Mexique ait signé un accord avec Washington pour éviter une éventuelle guerre commerciale, en échange de mesures visant à réduire les flux migratoires vers la frontière états-unienne.
Il a été remplacé par Francisco Garduño, un ancien responsable pénitentiaire. C’est dès lors Garduño qui a supervisé la militarisation du dispositif mexicain de contrôle de l’immigration. Il est par la suite poursuivi dans le cadre de l’enquête sur la mort de 40 migrants dans l’incendie d’un centre de détention à Ciudad Juárez. En janvier 2025, le juge chargé de l’affaire a approuvé la suspension des poursuites pénales, à condition que Garduño mette en œuvre une série de mesures compensatoires.
Interrogé au sujet du programme d’expulsions de Trump, Guillén ajoute : « Le paradoxe, c’est qu’au final, c’est l’économie états-unienne qui a le plus à y perdre ».
Pendant ce temps, des milliers de ressortissants de pays tiers restent bloqués au Mexique, sans pouvoir y travailler.
Sánchez a fini par accepter son sort. Il a finalement obtenu le statut de réfugié, et est en cours d’installation dans un hébergement de longue durée à Guanajuato, dans le nord-ouest du pays.
Vicente, comme beaucoup d’autres, espère toujours retrouver ses proches. « Tout ce que je veux », assure le soixantenaire, « c’est être à nouveau avec eux. Mais je n’ai plus 20 ans, et le temps joue contre moi ».
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