Tuer le messager ne tuera pas le message.

The Deportation Project

« Faites savoir au monde entier »

Au Cameroun, enquêter sur les expulsés des États-Unis peut mener en détention

Le 17 février 2026, quatre journalistes camerounais sont arrêtés à Yaoundé pour avoir pénétré dans un centre où étaient discrètement détenues des personnes tout juste expulsées des États-Unis. Après six mois d’enquête, Forbidden Stories publie le témoignage de deux femmes qu’ils avaient interviewées avant leur interpellation, et dévoile les contours d’un accord migratoire resté secret entre Washington et Yaoundé.

Crédit : Mélody da Fonseca / Forbidden Stories

Nos révélations :
  • Le Cameroun et les États-Unis ont conclu, dans le plus grand secret, un accord migratoire jamais rendu public assorti d'un paiement de 30 millions de dollars au bureau camerounais du HCR, et suivi d'un dialogue économique bilatéral quelques mois plus tard.
  • Enquêter sur les expulsions des États-Unis vers le Cameroun a valu à quatre reporters d’être détenus et de voir leur matériel confisqué. Forbidden Stories a obtenu le témoignage de deux d’entre eux.
  • Forbidden Stories a retrouvé les deux femmes interviewées par les journalistes avant leur arrestation et publie leurs témoignages.

Par Léa Peruchon

21 septembre 2026

Avec la contribution de Florence Morice (RFI), David Rich (France 24), Sofía Álvarez Jurado (Forbidden Stories)

Ce mardi 17 février 2026, le journaliste Nalova Akua franchit le portail d’un bâtiment sans enseigne, à Yaoundé, la capitale camerounaise.

Accompagné d’un avocat, il est en reportage à la pige pour l’agence de presse américaine Associated Press (AP) : « Sur place, on ne peut même pas imaginer que c’est un centre qui héberge des personnes expulsées, raconte-t-il. On dirait un petit centre de santé. Il n’y a pas de gardes qui empêchent d’entrer, n’importe qui peut circuler. »

Sur un balcon, il obtient en quelques minutes le témoignage de deux femmes. Un mois plus tôt, les États-Unis les ont expulsées vers ce pays qu’elles n’avaient jamais vu auparavant. Juste avant qu’il ne reparte, l’une d’elles le supplie : « Faites savoir au monde entier qu’on n’est pas bien traités. On est en train de mourir ici. On souffre. »

Nalova Akua n’aura pas le temps de tenir sa promesse. Quelques minutes plus tard, le directeur du centre l’intercepte, avec plusieurs confrères : un vidéaste et une photographe, également en mission pour l’AP ce jour-là, et un journaliste indépendant. Tous sont camerounais et travaillent pour la presse locale et internationale. Tout va très vite : la police les place en détention, puis confisque leur matériel. Le témoignage de ces deux femmes dont la vie vient de basculer ne sera jamais publié.

Ce volet de l’enquête « The Deportation Project » raconte, à travers les témoignages de Nalova Akua et d’un de ses confrères qui souhaite conserver l’anonymat, pourquoi et comment leur reportage a été censuré ce jour-là. Des mois plus tard, Forbidden Stories a retrouvé les deux femmes interviewées, et lève le voile sur les mécanismes qui entourent, au Cameroun, l’accueil des personnes expulsées depuis les États-Unis.

« Qui êtes-vous ? Qui vous a amenés ici ? »

« Ne prenez pas de photos ! » : Voilà les mots de l’avocat camerounais Joseph Awah Fru, rapportés par Nalova Akua. Mardi 17 février dernier, les quatres journalistes se rendent dans ce bâtiment de Yaoundé, situé entre les sièges de la Délégation générale à la sûreté nationale (DGSN) et de la police judiciaire. La veille, un avion en provenance des États-Unis a atterri avec huit personnes expulsées à son bord – deux femmes et six hommes, originaires de Sierra Leone, du Sénégal, de République démocratique du Congo, d’Éthiopie et du Kenya.

Capture de l’article sur l’arrivée d’un deuxième vol à Yaoundé, coécrit par Nalova Akua pour Associated Press le 16 février 2026.

Tout bascule après quelques images prises à l’intérieur du centre par le vidéaste de l’équipe. Un responsable du centre les intercepte : « Qui êtes-vous ? Pourquoi prenez-vous des photos ? Qui vous a autorisés ? Qui vous a amenés ici ? » se souvient Nalova Akua. En quelques minutes, les policiers en civil passent de deux à une dizaine, dont deux commissaires.

Le plus gradé des deux, qui escorte l’équipe vers la police judiciaire, glisse un avertissement : « C’est un dossier sensible. » C’est ce dont se rappelle le second journaliste présent ce jour-là et qui a accepté, pour la première fois, de raconter cette journée à Forbidden Stories, sous couvert d’anonymat. Il comprend vite le message : « On était obligés de la jouer douce, tranquille, de ne pas se rebiffer », surtout dans un pays où deux noms suffisent à rappeler les risques pour les journalistes. « On a Wazizi, on a Martinez Zogo, on en a plein d’autres qui sont en prison, qui ne savent même pas quand ils vont être jugés. » Samuel Wazizi est mort en détention militaire en 2019 après avoir couvert la crise anglophone ; Martinez Zogo, animateur de radio, a été enlevé puis tué en janvier 2023 après avoir enquêté sur des soupçons de corruption au sommet de l’État. Deux affaires jamais complètement élucidées.

Téléphones, dictaphone, appareil photo, caméra : tout est confisqué. Les interrogatoires commencent vers 15h : « Qui êtes-vous, pour qui travaillez-vous, quelles étaient vos intentions en interrogeant ces personnes, quelles questions leur posiez-vous ? », énumère Nalova Akua. « On a répondu très franchement. » 

Deux d’entre eux sont placés dans une « cellule de passage » avec une dizaine d’autres personnes. Comble de l’histoire : le journaliste anonyme y retrouve sept Camerounais dont certains ont eux aussi été expulsés des États-Unis. Ils sont reconnaissables à leur pidgin, un créole à base lexicale anglaise mêlé à la langue locale et parlé au Cameroun, au Nigeria ou encore au Ghana. Un policier le voit échanger avec ses compagnons de cellule et le soupçonne de glaner des informations : « Il m’a poussé, je suis tombé. Il m’a ensuite forcé à m’asseoir dans le coin où les gens urinent. » Des mois plus tard, il tient à rétablir la vérité, après que plusieurs journaux ont fait état de coups reçus pendant la détention. « J’ai été brutalisé, oui – verbalement, physiquement. Mais bastonné, non. Je n’ai pas été frappé. » 

Vers 20h, l’équipe est relâchée, sans son matériel. Il faudra une semaine, avec chaque jour une excuse différente, avant qu’elle n’obtienne sa restitution. Avec une sacrée condition : « On nous a obligés à effacer les images. » Aucune copie n’a été faite ailleurs.

Ce que les autorités camerounaises voulaient cacher

Pour poursuivre le travail de nos confrères, Forbidden Stories a tenté de se rendre sur place. En vain : quatre relances auprès du ministère de la Communication, notre demande d’accréditation presse déposée en juin dernier est restée sans réponse. Alors nous avons cherché autrement. À distance, avec l’aide de l’avocat camerounais Joseph Awah Fru et de sa consœur américaine Alma David, nous avons retrouvé les deux femmes interviewées : Gisèle* et Selma*.

Selma de dos, en septembre 2026. Elle ne souhaite pas apparaître à visage découvert par peur de représailles.

Jointe par téléphone en juin dernier, Gisèle détaille les conditions de sa détention. « [Le Cameroun] n’a jamais fait de déclaration officielle pour dire à la population qu’il y a des gens expulsés des États-Unis […] qui sont ici. Je pense qu’ils voulaient nous garder cachées. Ils ne voulaient pas que les gens sachent qu’on existe. » Enfermées deux mois sans autorisation de sortie, ces femmes et leurs compagnons de fortune finissent par se mettre en grève de la faim, pendant une journée. C’est ainsi qu’elles obtiennent la permission de sortir.

Vidéos transmises à Forbidden Stories par plusieurs personnes détenues depuis janvier dernier dans ce complexe situé à Yaoundé et appartenant à l’État camerounais.

Gisèle a fui la République démocratique du Congo en octobre 2024, après avoir été abusée par des policiers, selon son récit, en raison d’une supposée ressemblance physique avec des femmes rwandaises. Arrivée aux États-Unis en janvier 2025, elle obtient sept mois plus tard une protection contre son expulsion de la part d’un juge. Celle-ci ne l’empêchera pas d’être mise dans un premier avion d’expulsés vers le Cameroun en janvier dernier – Gisèle apprendra sa destination finale en plein vol. 

Selma, elle, a fui le Ghana fin 2024 pour les États-Unis, un pays qui « semblait accepter les gens comme [elle] ». Membre de la communauté LGBTQIA+ (lesbienne, gay, bisexuel, trans, queer, intersexe, asexuel), elle est arrêtée à la frontière et passe 13 mois en détention au centre d’Eloy, en Arizona, avant d’obtenir la même protection que Gisèle. Cinq mois après son arrivée à Yaoundé, elle raconte avoir trouvé une façon de tenir : « Au début, il y avait beaucoup trop d’émotions. Maintenant, j’essaie de ne plus rien ressentir, parce que c’est trop à encaisser. Parfois, je me dis que je ne suis pas sur terre. C’est une façon de m’évader, de sortir d’ici. Parfois je suis morte. Parfois je suis au paradis, ou en enfer. […] J’essaie de couper mon cerveau. Ce n’est pas permanent, mais ça aide. C’est la seule paix que je peux avoir. »

Forbidden Stories et France 24 ont recueilli d’autres témoignages, qui dessinent un même schéma : celui de Barbara*, originaire du Tigré, en Éthiopie, partie aux États-Unis pour fuir le conflit armé ; celui de Soraya*, ghanéenne et bisexuelle, également arrivée dans le premier vol, majoritairement composé de personnes LGBTQIA+.

Ce schéma n’a rien d’un hasard. Selon l’avocate Alma David, qui suit depuis les États-Unis des dizaines de dossiers de personnes expulsées vers des pays africains, les membres de cette communauté « sont envoyés vers des pays qui criminalisent les relations entre personnes de même sexe ». Le Cameroun, où l’homosexualité reste un délit, ne fait pas exception à la règle : « Se présenter devant un responsable du gouvernement camerounais pour faire valoir sa demande [d’asile] revient, dans les faits, à admettre un comportement criminel, résume-t-elle. Cela les place dans une situation extrêmement précaire. »

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Un accord passé dans le secret

Ce que vivent ces femmes n’est pas un cas isolé. Depuis janvier dernier, au moins 44 personnes ont été expulsées vers le Cameroun. Deux options s’offrent à elles : demander l’asile et rester dans le pays, avec l’aide du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), ou retourner dans leur pays d’origine, assistées par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Sur le papier, deux voies balisées. Contactée par Forbidden Stories, l’agence onusienne pour les réfugiés tient à se démarquer du dossier : « Au Cameroun, les procédures d’asile sont gérées par les autorités nationales, et le HCR soutient les initiatives du gouvernement visant à renforcer le système national d’asile. »

L’OIM, qui assiste les personnes ayant pris la décision de retourner dans leur pays d’origine, concentre davantage les critiques. Dans les faits, plusieurs de celles que nous avons interviewées se sont senties contraintes de quitter le Cameroun. Gisèle, faute d’y trouver les soins nécessaires à sa maladie chronique, a fini par accepter de rentrer en RDC. « Je ne sais pas comment ils gèrent leur organisation, dit-elle à propos de l’OIM, mais ils s’occupent de gens dans des situations très vulnérables et leur manière de s’occuper de nous manque clairement de professionnalisme. » Après plusieurs mois dans le centre délabré, elle est transférée au Ngueye Hôtel, à Yaoundé, dans l’attente de ses documents de voyage délivrés par l’ambassade de RDC. Son retour dans le pays est ensuite organisé par l’OIM.

Contactée par Forbidden Stories, l’agence intergouvernementale tient un discours similaire à celui du HCR : « Les politiques migratoires relèvent de la compétence des États, et non de l’OIM. Lorsque les gouvernements d’accueil sollicitent l’aide de l’OIM, son intervention se limite à répondre aux besoins des personnes après leur arrivée, en mettant l’accent sur la santé et le bien-être des personnes concernées. »

Officiellement, les autorités camerounaises n’ont jamais évoqué l’arrivée de ces personnes, ni même l’existence d’un accord avec les États-Unis. Les premiers indices proviennent d’une note diplomatique interne datée de décembre 2025, publiée sur le site du département d’État américain en juin dernier : le gouvernement camerounais y assure qu’il « traitera tout ressortissant de pays tiers transféré des États-Unis vers le Cameroun d’une manière conforme à ses obligations légales internationales », y compris le principe de non-refoulement, et que les personnes renvoyées « ne seront pas soumises à la persécution ou à la torture au Cameroun », ni dans aucun pays vers lequel il pourrait ensuite les transférer.

Note diplomatique du Ministère des Relations extérieures camerounais, publiée par le département d’État américain. Montage : Forbidden Stories

Selon des informations obtenues par le Washington Post dans le cadre de cette enquête, l’échange de notes diplomatiques a été finalisé le 16 décembre 2025, et les garanties avancées par le gouvernement camerounais dans ladite note ont été validées par les services américains le 2 janvier dernier – soit deux semaines avant le premier vol. Deux éléments successifs qui ont définitivement acté le pacte. 

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Les documents obtenus par le quotidien américain fixent aussi les conditions d’un accord qui peut être résilié à tout moment, par écrit, par l’une des deux parties. Il prévoit un quota maximal de 1 000 personnes transférées vers le Cameroun. Les autorités américaines doivent privilégier les personnes condamnées pour des délits mineurs ou des infractions liées à l’immigration ; le texte n’exclut pas explicitement l’envoi de personnes condamnées pour des faits plus graves, mais suggère qu’elles pourraient être retirées de toute liste de passagers proposée.  

Ces informations, aussi précises soient-elles, ne disent rien des circonstances dans lesquelles l’accord a été négocié. Un chiffre, lui, parle : le 9 janvier dernier, le bureau camerounais du HCR a reçu – six jours avant le premier vol d’expulsés – un paiement de 30 millions de dollars du département d’État américain « en vue de faciliter les négociations concernant les ressortissants de pays tiers ».

Post publié sur le compte X de l’ambassade des États-Unis au Cameroun, le 12 janvier 2026.

Le HCR dément tout lien dans une réponse adressée à Forbidden Stories : « Le gouvernement américain a contribué à l’appel mondial 2026 du HCR pour les opérations menées en RDC et au Cameroun. Ces contributions n’étaient pas affectées spécifiquement aux transferts de ressortissants de pays tiers. Bien que les donateurs puissent présenter leurs contributions en fonction de leurs propres priorités, le HCR les affecte et les utilise conformément à son mandat et aux priorités définies dans l’appel mondial. »

Pour Joseph Awah Fru, contacté par Forbidden Stories, cette position tient en une phrase : dès lors que le Cameroun a accepté de recevoir ces personnes, il lui incombe de les traiter comme des réfugiées. « On ne traite pas les êtres humains comme ça, dit-il. L’esclavage, c’est fini. On ne peut pas échanger des êtres humains contre de l’argent. » En juillet dernier, l’avocat a déposé une plainte devant le tribunal administratif de Yaoundé visant à suspendre l’accord migratoire et à rendre éligible les personnes expulsées à une protection juridique de la part du Cameroun – un statut qui leur permettrait d’y séjourner légalement.

Reste à savoir ce que cet « accord migratoire » recouvre d’autre – et ce que le Cameroun a obtenu en échange. Pour Michael Bochenek, conseiller juridique à Human Rights Watch, il n’existe presque jamais de document qui prouve la contrepartie : « On regarde l’ensemble du dossier : tout ce qui se passe avant et immédiatement après la signature des accords, les déclarations des responsables des deux côtés. On met tout cela bout à bout : beaucoup de choses se produisent dans un temps très resserré, et on peut raisonnablement en déduire que ça fait partie du même accord ».

Le 16 décembre 2025, alors que les échanges de notes diplomatiques s’accordant sur les expulsions étaient en train de se clôturer, Washington et Yaoundé signaient dans le même temps un protocole d’entente sur cinq ans dans un tout autre domaine, la sécurité sanitaire mondiale – un engagement conjoint de 850 millions de dollars, dont 400 millions côté américain. L’indice le plus récent date peut-être du 27 août dernier : les deux pays ont tenu à Yaoundé leur premier dialogue économique et commercial. L’ambassade américaine au Cameroun a annoncé sept milliards de dollars d’investissements  dans le pays – minerais rares, énergie, numérique, logistique. Rien, dans ces annonces, ne mentionne les expulsions. Mais le calendrier, lui, s’inscrit précisément dans la même logique de faisceaux d’indices.

Le silence, jusqu’au bout

« C’est une patate chaude, gérée par la présidence. L’argent qui arrive est administré par une poignée d’individus. Et ils avaient l’intention de faire ça en secret », raconte une source au fait de l’affaire. Contacté par notre partenaire France 24, un proche du gouvernement camerounais dément toute chape de plomb : « L’arrestation des journalistes, c’est le comportement maladroit de quelques policiers zélés. Il n’y a pas d’omerta. Le Cameroun est un pays libre, il n’y a aucun sujet tabou. »

Il aura fallu six mois d’enquête pour que les voix de Gisèle, de Selma, de Barbara et de Soraya percent le silence – ces mêmes voix que la police camerounaise a voulu faire taire en détenant les journalistes venus les recueillir. « On veut sortir, on veut notre liberté », clamait Gisèle en juin dernier. Elle a depuis quitté le Cameroun pour retourner en RDC ; nous avons perdu sa trace. Nalova Akua et son collègue, quant à eux, avaient été libérés le jour de leur arrestation – mais ni l’un ni l’autre n’a travaillé sur ce sujet depuis, par mesure de sécurité.

*Les prénoms ont été changés à la demande des personnes concernées.

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