Tuer le messager ne tuera pas le message.

The Deportation Project

Dans les coulisses du Bureau de la Remigration : comment les États-Unis sous-traitent leurs expulsions

Des Iraniens au Panama, des Laotiens en Eswatini, des Vénézuéliens au Libéria : depuis l’entrée en fonction du président Donald Trump en 2025, les États-Unis ont signé des accords bilatéraux avec 35 pays afin d’y expulser des ressortissants de « pays tiers ». En moins de deux ans, plus de 25 000 individus ont été expulsés par les États-Unis vers des pays dont ils ne sont pas les citoyens. Une politique massive et enveloppée d’un épais secret, à la fois administratif, diplomatique, et financier.

Credit: Mélody da Fonseca / Forbidden Stories

Nos révélations
  • Depuis janvier 2025, l’administration Trump a conclu des accords avec 35 pays afin d’y expulser des ressortissants de pays tiers. Une politique menée à bas bruit, dont les contours n’ont jamais été officiellement dévoilés.
  • Au cœur de ce dispositif : une entité créée en mai 2025 au sein du département d’État, le Bureau de la Remigration, pilote les négociations avec les gouvernements étrangers.
  • Des documents internes révèlent que le Bureau de la Remigration a prévu de mobiliser au moins 410 millions de dollars pour faire aboutir ces accords d’expulsion — entre versements directs à des États et financements d’organisations internationales.

Par Magdalena Hervada

21 septembre 2026

Avec la contribution de Adam Taylor, David Nakamura (The Washington Post), Louisa Loveluck (The Guardian), Sofía Álvarez Jurado, Léa Peruchon, Sofia Soldà (Forbidden Stories)

L’équipe de Forbidden Stories



Directeur de publication : Laurent Richard


Rédacteurs en chef : Edouard Perrin, Frédéric Métézeau


Journalistes : Sofía Álvarez Jurado, Magdalena Hervada, Léa Peruchon

Coordinatrice de publication : Louise Berkane

Journaliste vidéo : Anouk Aflalo Doré⁩ 


Communication et Partenariats : Emma Chailloux, Camille Saint-Jean 


Editing : Annie Hylton

Fact-checking : Emma Wilkie

Traduction : Diane de Vignemont 

Novembre 2025. À Yaoundé, capitale du Cameroun, Christian Jové Ehrhardt enchaîne les réunions officielles.

Ex-spécialiste de la sécurité dans les ambassades états-uniennes à travers le monde, il connaît le pays, pour y avoir déjà travaillé. Mais cette fois, Ehrhardt ne revient pas en technicien : il a autorité pour négocier, au nom des États-Unis, un accord permettant aux États-Unis d’expulser vers le Cameroun des ressortissants de « pays tiers ».

C’est son deuxième voyage au Cameroun depuis sa promotion, début 2025. À 41 ans, le diplomate dirige désormais une entité peu connue du grand public : le Bureau de la Remigration, rattaché au Bureau des populations, des réfugiés et des migrations depuis la réorganisation du département d’État en mai 2025.

Selon des responsables états-uniens cités par Wired, cette très discrète entité a pour objectifs de « rétablir la sécurité aux frontières comme élément primordial de la sécurité nationale », et de « mettre fin à l’immigration de masse ». Le gouvernement Trump n’a toutefois jamais révélé comment cette équipe, composée d’une quinzaine de personnes, mettait en œuvre ces objectifs.

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Enquêter sur ces pratiques relève de plus en plus du parcours d’obstacles. Pressions, menaces, procédures judiciaires : les journalistes se heurtent à un climat hostile. Trente-deux ont été arrêtés l’année dernière aux États-Unis. Près de 90 % d’entre eux couvraient des manifestations contre l’ICE. Au Cameroun, des reporters de l’Associated Press ont été menacés alors qu’ils enquêtaient sur les expulsions négociées par le pays avec les États-Unis.

C’est pourquoi, pendant six mois, Forbidden Stories s’est associé à 26 organes de presse dans 15 pays. Dans le cadre du « Deportation Project » et au sein de ce consortium, 72 journalistes ont mené plus de 100 entretiens avec des responsables gouvernementaux, des avocats, des experts, et des personnes expulsées des États-Unis vers des « pays tiers » dont elles ne sont pas originaires mais qui acceptent de les accueillir à la suite d’accords avec Washington.

Notre enquête révèle comment les États-Unis ont organisé l’expulsion de dizaines de milliers d’individus vers des pays dont ils ne sont pas citoyens, et l’impact de cette politique migratoire sur leur vie.

« Un envoyé de la Maison-Blanche »

Au cours de l’année écoulée, Ehrhardt a effectué une dizaine de déplacements similaires vers des pays dits « tiers ».

Face aux dirigeants étrangers, il est présenté comme « un envoyé de la Maison–Blanche », confie un responsable états-unien au Washington Post. « Ehrhardt n’est pas juste sous-secrétaire d’État adjoint », ajoute cette source familière avec les missions du diplomate : « il fait clairement partie de la Maison–Blanche, c’est pour ça qu’on lui déroule le tapis rouge ».

Lors de son voyage à Yaoundé, Ehrhardt rencontre Félix Mbayu, ministre délégué des Affaires étrangères du Cameroun. Selon un communiqué publié par l’ambassade des États-Unis, leur échange porte sur la coopération en matière de « sécurité, santé et aide humanitaire ». En parallèle, Ehrhardt participe également à des tables rondes avec des représentants du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), avec lesquels il visite ensuite un hôpital local pour, selon un autre communiqué de l’ambassade, constater l’impact du financement états-unien sur la qualité des soins.

Credit: X / Capture d’écran Forbidden Stories

Credit: X / Capture d’écran Forbidden Stories

Mais l’essentiel se joue ailleurs — loin des communiqués — et l’objectif principal de ce déplacement n’est jamais rendu public : négocier un accord permettant aux États-Unis d’expulser vers le Cameroun des ressortissants de pays tiers.

Le 16 décembre, quelques semaines après la visite d’Ehrhardt, un protocole d’accord est finalisé entre Washington et Yaoundé. Le même jour, les États-Unis approuvent un programme d’aide sanitaire au Cameroun, d’une durée de cinq ans et d’une valeur de près de 400 millions de dollars. Un mois plus tard, le département d’État s’engage à hauteur de 30 millions supplémentaires auprès du bureau du HCR au Cameroun pour, selon l’ambassade, « faciliter le retour volontaire des réfugiés et lutter contre l’immigration illégale ».

Le 14 janvier 2026, soit deux jours après cette nouvelle annonce de financement, les premières personnes expulsées des États-Unis atterrissent au Cameroun. Le protocole d’accord encadrant ces transferts ne sera discrètement mis en ligne sur le site web du département d’État que bien des mois plus tard.

Le Cameroun n’est qu’un maillon d’un réseau beaucoup plus vaste — un des 35 pays ayant accepté d’accueillir ces « ressortissants de pays tiers » expulsés par les États-Unis vers des pays dont ils ne sont pas citoyens.

« Une forme de trafic humain »

Selon des sources au sein de l’administration états-unienne avec lesquelles le Washington Post a pu s’entretenir, ces expulsions vers pays tiers seraient utilisées pour se débarrasser de personnes ne pouvant pas être facilement renvoyées dans leur pays d’origine. Certaines font l’objet d’une décision d’expulsion des États-Unis, mais ont obtenu d’un juge de l’immigration une « suspension d’expulsion », statut censé empêcher le gouvernement de les renvoyer vers un pays d’origine où ils risqueraient d’être persécutés.

Tin Nguyen, avocat spécialisé en droit de l’immigration, qui défend des ressortissants vietnamiens et laotiens expulsés des États-Unis vers l’Eswatini et le Soudan du Sud, qualifie ce système de « forme de trafic humain ».

Selon lui, les personnes expulsées sont utilisées comme monnaie d’échange par des États cherchant à s’attirer les faveurs de l’administration Trump. « Des corps humains sont refourgués et troqués pour obtenir des concessions du gouvernement états-unien », a déclaré Nguyen à notre consortium.

En réponse à nos questions, une porte-parole de la Maison–Blanche, Lauren Bis, a déclaré que « les seuls étrangers en situation irrégulière renvoyés vers des pays tiers sont ceux dont le pays d’origine refuse de les accueillir, notamment les criminels dangereux ou les étrangers en situation irrégulière faisant l’objet d’une décision d’éloignement et ayant demandé à ne pas être renvoyés dans leur pays d’origine ».

Les personnes expulsées vers un pays tiers peuvent certes prétendre à un programme d’« aide au retour volontaire » (AVR) vers leur pays d’origine — à condition que leur demande soit formulée volontairement. Mais, selon Alma David, avocate états-unienne spécialisée en droit de l’immigration, nombre de personnes expulsées des États-Unis n’ont en réalité guère d’alternative : rentrer dans leur pays d’origine ou demeurer dans une situation précaire, sans attaches, dans un pays dont elles ne parlent souvent pas la langue.

Selon cette avocate, les procédures d’AVR ne sont pas adaptées aux personnes expulsées vers des pays tiers : « Dans de nombreux cas », explique-t-elle, « on ne leur a indiqué leur destination qu’une fois à bord de l’avion, menottés. Leur arrivée dans ces pays n’a rien d’un choix, ils n’ont aucun libre arbitre ».

Des expulsions en pleine opacité

Souvent, comme au Cameroun, ces accords d’expulsion s’accompagnent de financements additionnels accordés par Washington, peu avant ou peu après leur signature.

Certains pays se voient ainsi promettre des levées de restrictions en matière de visas pour les États-Unis, d’autres des droits de douane revus à la baisse et d’autres, encore, reçoivent de larges sommes pour la construction de routes et d’infrastructures ou la réforme de leur système de retraite.

« Les États-Unis financent des programmes qui peuvent n’avoir aucun lien direct avec les expulsions ou les transferts, mais des changements des politiques locales interviennent souvent en parallèle », explique Michael Bochenek, conseiller juridique principal à Human Rights Watch. Selon lui, cette concomitance est tout sauf anodine : « Pour moi, l’élément révélateur, c’est ces changements des politiques locales », insiste-t-il.

« Personne ne sait exactement pourquoi Washington s’efforce de maintenir ces accords dans l’ombre aussi longtemps que possible », ajoute Bochenek. « Mais cela suggère que les responsables états-uniens savent que ce qu’ils font est, à minima, très très suspect ».

Au 31 août 2026, au moins 25 447 individus avaient ainsi été expulsés des États-Unis et transférés vers 28 pays tiers. Ces chiffres ne viennent pas de Washington, qui ne les a pas rendus publics, mais d’une analyse de Forbidden Stories à partir de données provenant de multiples sources, notamment d’ONG telles que Human Rights First.

La directrice des politiques, des droits des réfugiés et des immigrés au sein de cette ONG, Savi Arvey, raconte : « Au cours de l’année écoulée, le gouvernement s’est montré très opaque concernant ces transferts vers des pays tiers. Ces [vols] étaient organisés en secret ». Son organisation, avec Refugees International, reconstitue ces flux grâce à des données ouvertes de trajectoires aériennes et des témoignages sur le terrain, pour les présenter dans des rapports mensuels et sur un tableau de bord en ligne. Leur projet s’appelle le « Third-Country Deportation Watch », ou suivi des expulsions vers les pays tiers.

Des accords à prix fort

Le Washington Post, partenaire de notre consortium, a eu accès à des documents internes du département d’État offrant un aperçu détaillé du réseau de pays tiers mis en place par l’administration Trump — un réseau en pleine expansion.

Convaincre un gouvernement étranger d’accueillir des ressortissants de pays tiers a un coût, et les documents obtenus par le Washington Post révèlent l’ampleur des moyens mobilisés par les États-Unis pour sceller ces accords. Selon ces éléments, l’administration états-unienne a prévu d’y consacrer au moins 410 millions de dollars. Sur cette somme, 81 millions devaient être versés directement aux gouvernements signataires, dans le cadre de contrats accélérés.

Selon plusieurs sources proches du dossier, ces contrats ont suscité des critiques au sein du Congrès, certains élus démocrates dénonçant un contournement des exigences en matière de droits de l’homme encadrant l’aide étrangère.

Ce que voulait l’administration Trump, « c’était de l’argent rapide, sans aucune condition », confie un ancien responsable ayant quitté le département d’État en signe de protestation contre cette politique. Ces financements sont gérés par le Bureau de la remigration, rattaché au département d’État, et leur objectif, ajoute-t-il, « était précisément de contourner l’obligation d’informer [le Congrès] que des fonds étaient versés à un gouvernement clairement corrompu ».

Les documents inédits obtenus par le Washington Post dévoilent la diversité des accords conclus, dont les modalités varient largement d’un pays à l’autre, aussi bien en termes du nombre d’individus pouvant y être transférés, des nationalités concernées, de la prise en compte — ou non — d’éventuels antécédents judiciaires, et du prix que le département d’État a prévu de payer pour sécuriser chaque accord.

Deux cas précis : les Palaos et l’Eswatini

La petite nation insulaire des Palaos, conquise aux Japonais par les États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, est administrée par ces derniers jusqu’en 1994 — date de son indépendance. Depuis, les États-Unis fournissent une aide économique à l’archipel, en échange d’un accès militaire à ses quelque 340 îles dans l’océan Pacifique.

En 2025, la veille de Noël, les Palaos, qui comptent moins de 18 000 habitants, signent un protocole d’accord avec leur ancien administrateur, et s’engagent à accueillir un maximum de 75 ressortissants de pays tiers venus des États-Unis.

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La carte du Deportation Project
Entre 2025 et août 2026, l’administration Trump a expulsé plus de 25 000 personnes vers des pays autres...

En contrepartie de l’accord, l’archipel se voit attribuer 7,5 millions de dollars — soit un coût de 100 000 dollars par personne expulsée pour les Etats-Unis, hors frais de vol vers le Pacifique. Selon un communiqué états-unien, le pays reçoit ces fonds afin de « répondre aux besoins de services publics pertinents aux Palaos ».

Le jour même de l’annonce de l’accord, le pays se voit aussi promettre plusieurs millions de dollars supplémentaires pour ses politiques internes, dont 6 millions destinés à la réforme de son système de retraite.

Aux Palaos comme ailleurs, le gouvernement semble déterminé à mettre en œuvre ces accords d’expulsion malgré la levée de boucliers de la population.

Dans l’archipel, l’exécutif a fait face à de longs débats houleux en amont de l’arrivée, en mai dernier, des premières personnes expulsées des États-Unis. En janvier, quelques semaines après la signature de l’accord, les parlementaires palaosiens ont voté en faveur d’un blocage temporaire de tout transfert de ressortissants de pays tiers vers l’archipel, et pour l’organisation d’un référendum. Mais la Cour suprême du pays a refusé de bloquer l’accord qui, selon un article du journal Island Times, « semble non contraignant et rédigé dans des termes discrétionnaires. La décision souligne que rien, dans le protocole d’accord, ne crée d’obligations juridiques exécutoires en droit interne ou international ».

Le protocole signé par l’archipel stipule en effet que les personnes expulsées ne seraient acceptées que si elles n’avaient pas de casier judiciaire, ou si leur infraction était liée à l’immigration. Les Palaos se réservent également le droit de retirer des noms de la liste des passagers, envoyée à l’avance par les autorités états-uniennes.

L’agence états-unienne de l’immigration (ICE) peine à trouver des individus à expulser correspondant à ces critères. En mai, lors de l’arrivée du premier vol aux Palaos, les autorités états-uniennes auraient initialement proposé une liste de dix individus. Un seul homme a finalement débarqué dans l’archipel. Deux autres transferts ont suivi, portant le total de personnes expulsées aux Palaos à trois.

À l’autre bout du monde, l’Eswatini, deuxième plus petit pays d’Afrique continentale, a aussi signé un accord avec Washington, rémunéré à hauteur de plus de 5 millions de dollars. Contrairement aux Palaos, cette monarchie absolue répressive, elle, accepte les personnes expulsées ayant un casier judiciaire. Trente-deux individus y ont été expulsés depuis juillet 2025, sur les 160 autorisés par l’accord.

Selon des documents internes du Bureau de la Remigration, les Palaos et l’Eswatini font partie des 13 pays signataires ayant reçu une compensation directe au titre des accords d’expulsion. Mais ces paiements directs ne représentent qu’une fraction — 20 % — des fonds alloués par le département d’État pour conclure ces accords. Le reste des financements est destiné à des organisations d’aide internationales.

« Des mesures incitatives »

Au total, plus de 178 millions de dollars de subventions étaient ainsi prévus pour l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), et plus de 123 millions pour le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

Du fait de ces subventions, ces deux agences onusiennes, dont le mandat est axé sur la protection des droits humains, ont fait l’objet de critiques en raison de leurs liens présumés avec la politique états-unienne.

Le HCR, chargé de la protection des réfugiés à l’échelle mondiale, se défend de toute implication directe dans ces dispositifs. Sollicité par notre consortium, un porte-parole affirme que « le HCR n’est pas partie à ces arrangements, qui reposent sur des accords bilatéraux entre États », et précise que les financements états-uniens sont utilisés par l’organisation conformément à son mandat visant à aider les pays dans le renforcement de leurs systèmes d’asile.

Quant à l’OIM, qui se présente sur son site officiel comme « dédiée à la promotion de migrations humaines et ordonnées », l’organisation a été particulièrement touchée par la réduction des financements aux organisations internationales imposée par Trump début 2025. En mars 2025, l’OIM avait perdu environ 30 % de ses donations. En 2023, plus d’un tiers des ressources de cette organisation onusienne provenaient des États-Unis. 

Mais, à mesure que Washington engage des négociations sur les accords d’expulsion vers des pays tiers, de nouveaux financements sont débloqués — cette fois, fléchés vers l’assistance humanitaire destinée aux ressortissants de ces pays tiers dès leur arrivée dans les pays d’accueil.

D’après des documents internes au département d’État, 44 % des fonds recensés sont dès lors destinés à l’OIM. Les pays d’accueil sollicitant l’aide de cette organisation, quant à eux, peuvent bénéficier d’une « aide post-arrivée », comprenant notamment l’hébergement, l’accès aux services essentiels, ou une aide humanitaire.

Ce sont, selon les déclarations faites au Washington Post par un responsable états-unien en poste, des « mesures incitatives » utilisées pour amadouer les gouvernements étrangers lors des négociations. « Nous n’accordons plus de financement au HCR et à l’OIM comme nous le faisions par le passé (…) », précise-t-il : « L’essentiel des financements est désormais lié à ces accords ».

Ces deux agences onusiennes, confirme-t-il cependant, ne sont pas incluses dans les négociations bilatérales.

Selon des documents internes auxquels notre consortium a eu accès, le département d’État entend aussi orienter ces fonds vers des opérations spécifiques de l’OIM — dont, notamment, les « retours volontaires ».

Certains des clients de l’avocate Alma David, spécialisée en droit de l’immigration, ont été expulsés des États-Unis vers la République démocratique du Congo (RDC) — où de nombreux conflits font rage. Sur place, ils ont dès lors été confrontés à un choix impossible : malgré les risques de persécution dans leur pays d’origine, beaucoup voient le retour volontaire comme leur seule et unique issue.

Selon un document du département d’État consulté par notre consortium, sur quinze personnes expulsées en RDC en juin 2026, dix ont finalement choisi de retourner dans leur pays d’origine via le programme de l’OIM.

Le rôle de l’OIM

Avant toute intervention, l’OIM réalise une « analyse de risques » : une évaluation interne des conditions de sécurité dans le pays concerné.

Notre consortium a obtenu une de ces analyses, concernant un programme d’aide aux ressortissants de pays tiers envoyés des États-Unis vers un pays africain. Ce document interne met en garde : en fournissant de l’assistance humanitaire sur le terrain, l’OIM pourrait être « perçue comme complice », ce qui risquerait de susciter des réactions négatives de la part de ses partenaires et « une attention accrue de la part des médias et des défenseurs des droits de l’homme ».

Mais l’organisation prend aussi en compte les risques liés à la non-participation à ce type de programme. Les États-Unis, malgré les récentes coupes budgétaires, restent un donateur majeur de l’OIM, et la relation est à préserver. Et, comme le souligne ce document interne : sans intervention, les ressortissants de pays tiers « risquent d’être laissés sans assistance — ou, au mieux, insuffisamment aidés — dans un pays qu’ils ne connaissent pas, confrontés à des barrières linguistiques et à un statut juridique incertain ».

Pour le département d’État, la présence de l’OIM est perçue comme essentielle aux négociations et aux expulsions vers les pays tiers. Des responsables du Bureau de la population, des réfugiés et des migrations se sont rendus en Guinée équatoriale sept mois après le début des premiers transferts de personnes expulsées vers ce pays. Dans une note interne rédigée à l’issue de ce déplacement, ils soulignent que l’absence de l’OIM — dont le personnel n’était pas encore accrédité — limitait les capacités d’expulsion états-uniennes. « Si l’OIM avait été présente et opérationnelle, [la Guinée équatoriale] aurait pu accepter davantage de personnes expulsées », précise le document.

Selon des documents internes obtenus par notre consortium, sur les 85 millions de dollars prévus pour l’OIM par le département d’État pour garantir la mise en œuvre de l’accord d’expulsion avec la République centrafricaine, 60 seraient destinés à des programmes sans lien direct avec les expulsions — des programmes dits de « stabilisation communautaire », incluant la construction de routes et d’infrastructures dans un pays fragilisé par des années de guerre civile.

Interrogée sur ces financements accordés par les États-Unis aux agences onusiennes pour faire pression dans leurs négociations, un porte-parole de l’OIM a écrit : « Nous sommes pleinement conscients que les gouvernements utilisent l’aide financière pour faire avancer leurs priorités nationales. » « Toutefois », ajoute-t-il, « les décisions de l’OIM d’accepter du financement, de fournir une assistance à l’arrivée ou de soutenir les retours volontaires sont guidées par notre propre mandat et par nos principes. Elles reposent sur une seule question : notre intervention permettra-t-elle d’améliorer la vie des immigrants concernés ? Dans ce cas précis, nous sommes fermement convaincus que oui. »

« Notre intervention », conclut ce porte-parole, « ne constitue en aucun cas une approbation des décisions ayant conduit à l’expulsion de ces individus ».

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Des « pays sûrs » ?

Avant l’arrivée de Trump au pouvoir, les expulsions en question étaient bien plus longues et difficiles à approuver et à mettre en œuvre.

Lors du premier mandat du président, des accords dits de « pays tiers sûrs » avaient été négociés avec le Guatemala, le Honduras et le Salvador. Dans le cadre de ces accords, les pays partenaires devaient alors fournir des garanties juridiques : assurant que les personnes expulsées des États-Unis ne seraient pas exposées à des risques de torture ou de persécution, et qu’elles pourraient demander l’asile une fois sur place.

Dans les faits, seul l’accord conclu avec le Guatemala avait pu être mis en œuvre pendant le premier mandat Trump : moins de 1 000 individus y avaient été transférés avant que les expulsions ne soient suspendues au début de la pandémie de 2020.

Lors de son nouveau mandat, l’administration Trump a mis en œuvre de nouveaux dispositifs, baptisés « Third Country National Agreements » (TCNA). Ce type d’accord, signé notamment par les Palaos, permet, selon des responsables du département d’État interrogés par notre consortium, d’accélérer la conclusion et la concrétisation des expulsions.

Selon un responsable états-unien en poste, là où les accords de « pays tiers sûrs », juridiquement contraignants, impliquaient pour les États-Unis de « s’assurer qu’un pays disposait d’un système d’asile légitime », ces nouveaux accords « sont plus informels ». 

Les accords de « pays tiers sûrs » avaient, qui plus est, donné lieu à un examen plus minutieux au sein du Congrès. Le 25 septembre 2019, Michael Kozak, haut responsable des affaires de l’hémisphère occidental, chargé des relations des États-Unis avec les pays des Amériques, avait été sommé de comparaître devant le Sénat pour défendre l’accord conclu par le département d’État avec le Guatemala. Interrogé par le Sénat pour savoir s’il considérait le Guatemala comme un pays sûr, le diplomate en poste depuis plus de 50 ans avait alors répondu : « La question est : sûr pour qui ? »

Kozak avait soutenu que, malgré l’un des taux d’homicide les plus élevés au monde, le Guatemala n’était pas nécessairement dangereux pour des individus qui ne risquaient pas d’y être persécutés en raison de leur race, « de leur religion ou de leurs opinions politiques ». Pour ces derniers, qui étaient selon lui les cas privilégiés par le programme, il estimait qu’un « pays qui a un problème de criminalité, ou un truc du genre » pourrait être considéré comme sûr. Son analyse n’avait pas réussi à convaincre les élus démocrates, qui avaient publié par la suite un rapport appelant à la suspension de l’accord d’expulsion.

Le nouveau format d’expulsions, dit TCNA, a précisément été conçu pour contourner les obstacles rencontrés lors du premier mandat Trump.

Si certains pays continuent aujourd’hui à signer des accords « pays tiers sûrs », d’autres signent aussi des accords TNCA, pour pallier la mise en œuvre parfois complexe des accords d’asile. C’est le cas, notamment, du Costa Rica. En 2025, selon les documents du département d’État, le pays avait signé un accord de « pays tiers sûr », qui n’a toujours pas été mis en œuvre. Les transferts vers ce pays d’Amérique centrale étaient suspendus depuis près d’un an lorsqu’un second accord a été conclu, cette fois sous la forme d’un TCNA non contraignant.

Ce nouvel accord prévoit l’accueil de 25 personnes expulsées par semaine — un quota élevé que les autorités états-uniennes semblent anxieuses d’atteindre. En cinq mois, près de 400 individus ont ainsi été transférés vers le Costa Rica.

Quant à Michael Kozak, le diplomate a repris son poste aux affaires de l’hémisphère occidental en 2025, où il entendait mener à bien la négociation de nouveaux accords en l’Amérique centrale et du Sud. Sa signature figure sur au moins cinq accords conclus par le département d’État, dont le premier accord costaricien.

« Au fond, qu’est-ce que l’asile ? »

Le Bureau des populations, des réfugiés et des migrations (PRM), qui était autrefois un « bureau d’aide humanitaire », se concentre désormais sur « la mise en œuvre de la politique migratoire du président », a déclaré Andrew Veprek, celui qui le dirigeait jusque récemment, lors d’une conférence en avril.

Supérieur hiérarchique de Christian Jové Ehrhardt, Veprek est un des principaux artisans de la réorganisation du département d’État depuis sa promotion, fin août 2026, à la tête du bureau chargé de l’aide étrangère, des affaires humanitaires et de la liberté religieuse, qui chapeaute le PRM. « Nous avons complètement réorienté le bureau », a-t-il dit.

En interne, cette transformation ne se fait pas sans tensions. Des agents auparavant chargés de programmes humanitaires au sein de l’agence ont été redéployés sur la gestion des contrats liés aux expulsions. « Le personnel est assez partagé », confie une source ayant quitté le service en début d’année. « Le moral est au plus bas, les agents sont débordés, et nombreux sont ceux qui préféreraient ne pas devoir faire ça. Ça a été vraiment quelque chose d’éprouvant. »

Âgé de 51 ans, Veprek n’est pas un novice. Il a déjà travaillé au sein du PRM en 2019, au moment de la signature de l’accord avec le Guatemala, pendant le premier mandat de Trump. C’est aussi un proche de longue date de Stephen Miller, architecte de bon nombre des politiques migratoires les plus intransigeantes de Trump — dont les expulsions vers des pays tiers. Un ancien collègue décrit Veprek comme « une sorte un protégé » de Miller, malgré une différence d’âge de dix ans en sa faveur.

Convaincu que le système international d’asile est trop laxiste, Veprek estime que la notion de persécution est parfois instrumentalisée « pour toutes sortes de manigances par des avocats habiles ». Des sources au sein du PRM ont confié au Washington Post qu’il avait poussé à la généralisation des expulsions vers des pays tiers, ainsi que pour une réduction drastique de l’accueil de réfugiés aux États-Unis — environ 17 500 par an aujourd’hui, contre 125 000 sous l’administration Biden —, et pour l’octroi prioritaire de l’asile aux Afrikaners — des Sud-Africains blancs qui, selon Trump, sont victimes d’un génocide dans leur pays.

Au-delà de ces mesures, Veprek défend une redéfinition globale de l’asile, en commençant par rendre ce statut temporaire. « Au fond, qu’est-ce que l’asile ? », s’est-il interrogé lors de la conférence en avril.

Dans un communiqué, le département d’État décrit pour sa part MM. Ehrhardt et Veprek comme « des serviteurs de l’État dévoués, œuvrant sans relâche pour la prospérité et la sécurité du peuple états-unien ».

« Une grande victoire »

Le 18 septembre, une cour d’appel fédérale états-unienne a ordonné la suspension de ces expulsions, estimant qu’elles constituaient une violation du droit à une procédure régulière. Dans sa décision, la cour a précisé que les personnes expulsées n’avaient pas été informées de leur expulsion suffisamment en amont, les privant ainsi de la possibilité de la contester. Cette décision confirme un jugement rendu en février dernier par un tribunal de première instance, qui obligeait déjà l’administration à accorder des audiences aux personnes menacées d’expulsion pour leur permettre de contester ces dernières.

La National Immigration Litigation Alliance (NILA), le Northwest Immigrant Rights Project (NWIRP) et Human Rights First ont déposé la plainte au nom « d’un collectif national de non-ressortissants menacés d’expulsion vers des pays tiers », selon un communiqué de Human Rights First.

Selon plusieurs experts juridiques, l’administration Trump devrait faire appel de cette décision devant la Cour suprême.

En attendant, les expulsions vers des pays tiers devraient être suspendues, se réjouit Trina Realmuto, directrice exécutive de la National Immigration Litigation Alliance, qui compte parmi les avocats à l’origine du recours collectif. « C’est une grande victoire », déclare-t-elle à notre consortium. « Les expulsions vers des pays tiers qui ont eu lieu jusqu’ici étaient illégales ». La décision fait office de loi en vigueur, dit-elle. En cas de recours de l’administration face à la Cour Suprême, cependant, les politiques en place continueront probablement, selon elle.

James Percival, conseiller juridique du département de la Sécurité Intérieure, a toutefois affirmé sur X que la décision n’était « pas actuellement en vigueur », en ajoutant que son département « a le droit de vous envoyer autre part si vous revendiquez avoir peur de rentrer dans votre pays d’origine ».

L’exportation de la « remigration »

Mais les ambitions de l’administration Trump en matière d’asile dépassent désormais les frontières des États-Unis.

En Europe, des projets de « centres de retour », similaires aux politiques états-uniennes d’expulsion vers des pays tiers, sont à l’étude. Le terme de « remigration », longtemps cantonné aux marges de mouvements ultranationalistes associés à la théorie complotiste du « grand remplacement », gagne quant à lui en visibilité. En Allemagne, le parti d’extrême droite AfD, proche de Moscou, en a fait un objectif politique explicite, et certaines propositions de son programme font écho aux positions défendues par Veprek sur l’asile.

Fin mai 2026, les partisans les plus radicaux des expulsions massives se réunissent au Portugal, à l’occasion du « Sommet de la remigration ». Gregory Bovino, ancien commandant de la police aux frontières sous Trump, compte parmi les principaux intervenants. Parmi les organisateurs figure Martin Sellner, militant autrichien et ancien néonazi, qui a contribué à populariser le terme.

En 2025, selon une enquête de Wired, Sellner avait soutenu la création du Bureau de la remigration. Depuis, d’autres institutions états-uniennes ont repris ce terme sur les réseaux sociaux, contribuant à sa banalisation dans le débat public.

Interrogée sur les connotations racistes de ce terme, la porte-parole de la Maison Blanche rejette toute lecture idéologique. « Tout ce qui vous déplaît n’est pas forcément raciste. Le verbe “remigrate” signifie, littéralement, “repartir”. En renvoyant les étrangers en situation irrégulière dans leur pays d’origine, nous ne faisons qu’appliquer la loi de notre pays », déclare Lauren Bis.

Le Washington Post révèle qu’en ce mois de septembre, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, Ehrhardt (du Bureau de la Remigration) et d’autres hauts responsables du département d’État doivent rencontrer des délégations d’Afrique et d’Amérique latine. Une carte de l’Afrique interne au département datée de mars 2026 montre que, sur les 54 pays qui composent le continent, 49 ont déjà été sollicités par les États-Unis au sujet des expulsions de ressortissants de pays tiers. Neuf d’entre eux seraient actuellement en négociation.

« Nous n’avons jamais vu l’ensemble de l’appareil diplomatique états-unien se mobiliser à ce point pour servir une politique d’expulsion, au détriment d’autres priorités », observe Savi Arvey, de Human Rights First. Pour la directrice des politiques, des droits des réfugiés et des immigrés au sein de cette ONG, « cela semble également envoyer un message aux communautés d’immigrés à travers les États-Unis : si elles ne renoncent pas à leurs recours juridiques et ne “s’auto-expulsent” pas, elles pourraient être expulsées à tout moment (…) vers un pays dont elles n’ont jamais entendu parler. »

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